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mercredi 1 avril 2009

en vrac...

Lu aujourd'hui :

- Une interview du sociologue Christian Baudelot sur L'Express.fr à propos du système scolaire français, il revient sur l'annonce des résultats de l'évaluation menée en CM2. Il vient par ailleurs de publier (avec Roger Establet) L'élitisme républicain. L'école française à l'épreuve des comparaisons internationales (Ed. Seuil, Coll. La République des Idées). Je suis en train de le lire, et c'est vraiment pas mal : je posterai une note de lecture dès que j'ai le temps.

Petit commentaire perso :
L'exercice de l'interview courte, 5 questions et des réponses en trois lignes comportent des dangers. Ainsi le journaliste de l'Express parvient à faire dire à Christian Baudelot que "le niveau des élèves baisse". Quand on sait qu'il a écrit il y a 10 ans un livre intitulé Le niveau monte, on peut se poser des questions. Or dans son dernier ouvrage, Ch. Baudelot est on ne peut plus clair : "Le niveau monte mais les écarts se creusent. [...] L'élévation du plafond n'entraîne pas automatiquement le relèvement du plancher". En clair, le "niveau moyen" ne signifie plus grand chose car si le système scolaire français parvient toujours à former une élite, de plus en plus étoffée et de plus en plus performante, elle laisse de côté un nombre croissant d'élèves. Les premiers tirent le niveau vers le haut, les second vers le bas. Le problème, c'est que l'élite est d'autant plus bonne quand la masse n'est pas mauvaise. Si "le niveau monte" (ça c'est incontestable), il ne monte pas si vite que cela, et cache le fait que les inégalités grandissantes nuisent à l'efficacité du système.

- Sur nonfiction, une recension de l'ouvrage de Jean Peneff, Le goût de l'observation. Comprendre et pratiquer l'observation participante en sciences sociales (Ed. La Découverte, Coll. Grands Repères). Elève de Bourdieu, passé par l'Université de Nantes, très inspiré par la sociologie interactionniste américaine (Howard S. Becker signe la préface de l'ouvrage), il s'est spécialisé ces dernières années dans la sociologie de la médecine.
Cet ouvrage semble être (je ne l'ai pas lu) un véritable plaidoyer pour l'observation comme outil méthodologique à part entière. Je ne peux qu'abonder. L'auteur se plaint du fait que l'observation participante, si on s'y intéresse depuis une petite vingtaine d'année dans la sociologie française, n'est pas assez enseignée et pratiquée par les sociologues. Dans mon cursus j'ai pu m'y former, et l'utiliser avec bonheur lors d'enquêtes. J'ai l'impression qu'elle reste enseignée dans pas mal de département de sociologie de nos universités (avec même des innovations pédagogiques comme les stages terrains de Paris8), mais j'ai peut-être pas un regard objectif sur la question. En tout cas je pense que "savoir observer" est vraiment un atout à mettre en avant pour le sociologue, c'est là qu'il peut prouver que la sociologie apporte une valeur ajoutée, qu'il n'est pas simplement un statisticien du social ou un journaliste teinté de méthode scientifique. Y a pas que les questionnaires et les entretiens semi-directifs dans la vie du sociologue (il faudrait évoquer la cartographie sociale, le dépouillement, et l'analyse textuelle aussi) il y a aussi l'observation, et celle-ci est peut-être LA méthode propre au sociologue.

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mercredi 17 septembre 2008

Les sorties de la semaine

Des livres, des livres, des livres...

Sociologie
A en croire l'actualité, l'antisémitisme serait bel et bien de retour. Aggressions à caractères antisémites dans le XIXe arrondissement de Paris, inscriptions antisémites et croix gamées tagués dans un collège du sud de la France, profanations de cimetières et du mémorial de l'holocauste à Berlin, les faits divers ne manquent pas. Michel Wieviorka, directeur du Cadis (Centre d'analyse et d'interventions sociologiques) et président de l'Association internationale de sociologie, publie cette semaine un ouvrage intitulé L'antisémitisme est-il de retour ?. Le sociologue tente de faire le tour de la question en 126 pages, en posant justement les questions qui fachent : Le vocabulaire est-il approprié ? Existe-t-il un antisémitisme noir ? Quel est le rôle de l'école ? etc...


Economie
Alors que la crise financière connaît des rebondissements quasi-quotidiens, le nombre d'ouvrages qui paraissent cette semaine sur ce thème est assez impressionant. A croire que les auteurs avaient bien anticipé que des mini-krachs se produiraient au fur et à mesure que la réalité des bilans des banques serait dévoilée. En vrac :

Du côté des manuels :
Bourse et marchés financiers. 3e édition de Paul-Jacques Lehmann ("aucun lien, fils unique")
Introduction aux Marchés Financiers. 2e édition de Erwan Le Saout
Principes de Finance Moderne. 5e édition de Robert Goffin
Leçons de politique monétaire de Bernard Landais
Macroéconomie monétaire et financière. Théories, institutions, politiques, 4e édition revue et augmentée de Jean-François Goux

Alors qu'on ne sait plus trop qui habite où dans le milieu monétaire et financier, le nombre de manuel qui s'y consacre est assez hallucinant !

Dictionnaire des marchés financiers. 2e édition de Joseph Antoine, Marie-Claire Capiau-Huart. Ca peut être utile pour comprendre ce que sont les CDS, et autres barabarismes, sigles et néologismes nés de la finance moderne.

Du côté des livres :
Dans la catégorie journaliste : La finance mène-t-elle le monde ? de Marie-Paule Virard
Dans la catégorie banquier central : une édition revue et corrigée des mémoires d'Alan Greenspan, ancien Président de la Réserve Fédérale Américaine, Le temps des turbulences.
Sans oublier le fameux George Soros, raider bien connu pour avoir fait sauter la Banque d'Angleterre en 1992, qui compte bien nous dire La vérité sur la crise financière. On se méfie un peu quand même...

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mercredi 3 septembre 2008

La rentrée litteraire

La rentrée littéraire ne concerne pas que les romans. Il y a également un nombre incalculable d'essais et d'ouvrages en tout genre qui paraissent à la rentrée. Parmi la première vague, j'en ai retenu cinq qui me tentent ou plutôt que j'aimerais bien qu'on m'offre :

Rayon sociologie

  • François Dubet, Faits d'école, EHESS, août 2008.

Sur la quatrième de couverture on peut lire : " L'école est un champ de batailles et de conflits plus ou moins feutrés. Quoi qu'il en pense et quoi qu'il en dise, le sociologue est dans cette bataille et y participe, même quand il veut s'extraire de la mêlée. " Par-delà les conflits d'intérêts et les querelles d'appareil, François Dubet pose son regard de sociologue sur les "faits d'école". Comment l'école s'inscrit-elle dans la société Que fait-elle aux individus ? Mutations, crises, débats et réformes sont passés au crible des pratiques et des expériences - celles des élèves et de leurs familles, celles des enseignants et des syndicats, et celles.du sociologue. Observant le monde de l'école, il décrypte ses disputes, analyse ses résistances et tente de comprendre ses explosions de violence. Loin de toute posture de surplomb, François Dubet revendique ici une sociologie de l'éducation engagée et offre une synthèse de ses réflexions et de ses combats. Voici un livre qui devrait permettre de penser l'école aujourd'hui et de donner à chacun une conscience plus claire des effets des politiques publiques.

François Dubet est aujourd'hui l'un des sociologues de l'éducation français les plus reconnus, aux côtés de Marie Duru-Bellat, Pierre Merle ou encore Agnès Van Zanten, tous dans des styles différents. M'est avis que les résultats de ses travaux sont toujours à lire, quoi qu'on en pense. A noter à la fin de l'ouvrage la présence d'une partie intitulée "Pourquoi ne croit-on pas les sociologues ?", ça donne envie d'en lire plus, forcément.

  • Patrick Hassenteufel, Sociologie politique : l'action publique, Armand Colin, août 2008.

Pourquoi cet ouvrage ? Parce que, bizarrement, si ma première rencontre avec P. Hassenteufel s'était bien passée, je ne serais certainement pas professeur de Sciences économiques et sociales aujourd'hui... Et parce que la sociologie politique est toujours passionnante !

  • Pierre François, Sociologie des marchés, Armand Colin, août 2008.

J'aime quand les sociologues s'attaquent au pré carré des économistes (j'aime aussi l'inverse, mais un peu moins, je dois le confesser). Sur la 4 de couv :

Les marchés, un objet sociologique ? Ce qui naguère aurait paru empiéter sur la " chasse gardée " des économistes est devenu une évidence et un enjeu majeur.Une évidence tant les réalités marchandes encadrent désormais toute réalité humaine. Un enjeu majeur tant la juste compréhension de ce qu'est un marché conditionne toute action politique et sociale. Les marchés assurent-ils la libre coopération de chacun, ou sont-ils fatalement instruments de domination et d'exploitation ? Les pratiques qui les portent relèvent-elles de calculs désincarnés, ou engagent-elles conventions et valeurs ? Qu'en est-il de l'omniprésence des marques, normes et labels divers ? De la violence des dynamiques concurrentielles ? Synthèse des travaux sur le sujet, ce livre propose une lecture originale des phénomènes marchands et retiendra l'attention de tous ceux pour qui les sciences sociales ont pour mission d'aider à décrypter le monde et à construire l'avenir

Dans le coin éco :

  • Jean-Louis Muchielli, La mondialisation : chocs et mesures, Hachette Supérieur, août 2008.

J-L Mucchielli est grand spécialiste d'économie internationale et ... le nouveau président de jury de l'agregation de sciences économiques et sociales. A ce propos le nouveau thème* pour 2009 est Economie et finances internationales. A bon entendeur...

*Pour info, trois thèmes sont proposés pour les écrits de l'agregation externe de SES, dont un est renouvelé chaque année.

En histoire sociale contemporaine

  • Elise Ovart-Baratte, Jean-Philippe Rigaud, Les Ch'tis, c'étaient les clichés, Calmann-Lévy, août 2008.

Pour rigoler, même si c'est certainement très sérieux. Voilà une nordiste qui en a marre de voir des boîtes à "hein" servir dans les campagnes de communication politique de sa région. Et je trouve ça fort intéressant :

Masochistes, les habitants du Nord et du Pas-de-Calais ? On le croirait bien.Ils aiment passionnément leur région, "braient" quand il s'agit de la quitter, et pourtant, ils sont les premiers à diffuser des clichés catastrophiques. Dernier avatar en date, le film de Dany Boon, Bienvenue chez les Ch'tis. Une comédie avec un cœur gros comme ça, gentille et humaniste. et qui, pourtant, enfonce le clou d'un Nord ouvert sur les autres mais replié sur lui-même, bourré de complexes.pour ne pas dire bourré tout court. Non, le Nord-Pas-de-Calais, ce n'est pas cela, proteste Elise Ovart-Baratte, jeune chercheur du Nord, qui, pour s'être étonnée que le Conseil régional ait accordé une subvention de 600 000 euros au film de Dany Boon, s'est fait sévèrement réprimander par son entourage. Aujourd'hui, elle persiste et signe en posant des questions qui fâchent : pourquoi cette région sait-elle si peu mettre en valeur ses innombrables atouts ? Pourquoi ses habitants se complaisent-ils dans une vision passéiste de leur région ? Dans un pamphlet salutaire et revigorant, Elise Ovart-Baratte fait valser les idées reçues en interrogeant l'identité d'une région longtemps méconnue et souvent méprisée.

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jeudi 22 mai 2008

Les Années

Je viens de terminer la lecture du dernier ouvrage d'Annie Ernaux, Les Années. Je ne peux que trop vous en conseiller la lecture. Probablement l'œuvre la plus aboutie de l'auteur. Je livre ici un extrait que je trouve intéressant, même s'il n'est pas forcément représentatif de la globalité du livre.

Le clic sautillant et rapide de la souris sur l'écran était la mesure du temps.

En moins de deux minutes se retrouvaient : des copines du lycée Camille-Jullian, Bordeaux, classe de seconde C 2, 1980-1981, une chanson de Marie-Josée Neuville, un article de 1988 dans L'Huma. La recherche du temps perdu passait par le web. Les archives et toutes les choses anciennes qu'on imaginait même pas pouvoir retrouver un jour nous arrivaient sans délai. La mémoire était devenue inépuisable mais la profondeur du temps - dont l'odeur et le jaunissement du papier, le cornement des pages, le soulignement d'un paragraphe par une main inconnue donnaient la sensation - avait disparu. On était dans un présent infini.

On n'arrêtait pas de vouloir le "sauvegarder" en une frénésie de photos et de films visibles sur-le-champs. Des centaines d'images dispersées aux quatre coins des amitiés, dans un nouvel usage social, transférés et archivées dans des dossiers - qu'on ouvrait rarement - sur l'ordinateur. Ce qui comptait, c'était la prise, l'existence captée et doublée, enregistrée à mesure qu'on la vivait, des cerisiers en fleur, une chambre d'hôtel à Strasbourg, un bébé juste né. Lieux, rencontres, scènes, objets, c'était la conservation totale de la vie. Avec le numérique on épuisait la réalité.

Sur les photos et les films classés par date qu'on faisait défiler sur l'écran, par-delà la diversité des scènes et des paysages, des gens, se répandait la lumière d'un temps unique. Une autre forme de passé s'inscrivait, fluide, à faible teneur de souvenirs réels. Il y avait trop d'images pour s'arrêter sur chacune et ranimer les circonstances de la prise. Nous vivions en elles d'une existence légère et transfigurée. La multiplication de nos traces abolissait la sensation du temps qui passe.

Il était étrange de penser qu'avec les DVD et autres supports les générations suivantes connaîtraient tout de notre vie quotidienne la plus intime, nos gestes, la façon de manger, de parler et de faire l'amour, les meubles et les sous-vêtements. L'obscurité des siècles précédents, peu à peu repoussée de l'appareil sur trépied chez le photographe à la caméra numérique dans la chambre à coucher, allait disparaître pour toujours. Nous étions à l'avance ressuscités.
(...)

La lune, quand on levait la tête la nuit, brillait fixement sur un monde dont on ressentait en soi la vastitude, le grouillement, sur des milliards d'individus. La conscience se dilatait dans l'espace total de la planète, vers d'autres galaxies. L'infini cessait d'être imaginaire. C'est pourquoi il était inconcevable de se dire qu'on allait mourir un jour.


J'espère que ces quelques lignes vont vous donner l'envie de découvrir le livre dans son intégralité.

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mercredi 23 avril 2008

Le livre de la semaine : Le travail au noir

Le blog est réduit au silence pour cause de surcharge phénoménale de travail. Je prends quand même le temps de signaler des sorties d'ouvrage qui me paraissent particulièrement intéressant. En espérant un jour pouvoir mettre en ligne de véritables notes de lecture.

Cette semaine c'est au tour du nouveau livre de Florence Weber, Le travail au noir : une fraude parfois vitale ? L'auteur est bien connue des étudiants de sociologie pour avoir publié la bible du petit enquêteur avec Stéphane Beaud, le Guide de l'enquête de terrain. Florence Weber est anthropologue et sociologue, directrice des études au département de sciences sociales de l'Ecole Normale Supérieure.

Cet ouvrage tombe à point nommé alors que plusieurs centaines de travailleurs salariés sans-papiers ont déposé des demandes de régularisation suite à leur mouvement de grève de la semaine passée. Plusieurs voix s'élèvent à l'heure actuelle pour que cette régularisation "au cas par cas" ne se transforme pas en une loterie arbitraire comme cela avait déjà pu l'être par le passé, dans des processus plus ou moins similaires (je fais référence ici à la circulaire de 2006 portant sur la régularisation des familles dont les enfants étaient scolarisés en France. La CIMADE avait d'ailleurs publié il y a un an un rapport à ce propos, rapport que je présentais dans ce billet).

L'étude de la sociologue sur le travail au noir est plus large que la seule question des travailleurs en situations irrégulières qui, par définition, n'ont d'autre alternative que l'économie souterraine. Elle revient donc sur une pratique bien connue de ceux dont les papiers sont en règle mais qui peut prendre diverses formes tout à fait particulières.

Voici le résumé de l'éditeur :
Le maintien, voire l’augmentation du travail au noir dans les économies développées sont révélateurs des dysfonctionnements durables du marché du travail et des politiques fiscales et sociales.

Sans chercher à unifier le phénomène, Florence Weber distingue les différentes règles qu’il transgresse. Elle s’attache ensuite à deux enquêtes ethnographiques significatives, dans la Bourgogne industrielle des années 1980 et dans la région parisienne des années 2000. Épouses bénéficiant des droits sociaux de leur conjoint, femmes seules ou travailleurs sans papiers enfermés dans des carrières au noir, sans-abri faisant feu de tout bois, prestataires de l’aide sociale, professionnels ou bénévoles en quête de reconnaissance — les stratégies, parfois inévitables, parfois risquées, mises en œuvre par les individus sont très diverses, revêtant une double dimension économique et morale ; et ceux qui les observent de près sont confrontés à de véritables dilemmes.

Entre la tolérance bien informée et la réforme des politiques fiscales et sociales, la solution n’est-elle pas à chercher du côté d’une économie mondiale qui construirait des droits sociaux au lieu de s’adonner à une course au profit sans règles ?

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mercredi 16 avril 2008

Le livre de la semaine : les engagements étudiants

Le mercredi c'est permis.
Je trouve une connexion Internet qui me permet de signaler à tous ceux qui s'intéressent de près au milieu étudiant, comme cela a été mon cas pendant quelques années, la sortie du livre Les engagements étudiants. Des pratiques et des horizons dans un monde globalisé. Edité par le service des archives de l'Université Catholique de Louvain, cet ouvrage est en fait les actes d'un colloque qui a eu lieu à Louvain les 19 et 20 octobre 2006.

Résumé :
En près d'un millénaire d'histoire se cristallise une figure extraordinairement polysémique, et paradoxale, de l'étudiant universitaire.

Dans l'imaginaire social, la littérature, les arts plastiques, la musique, les analyses de toutes natures, l'étudiant est ainsi associé à la fois à l'étude et à la fête, au conformisme et à la contestation – voire à la révolution –, à l'élitisme et à la marginalité, mais aussi à la solidarité et à la citoyenneté.

Les événements qui bouleversent les campus de la côte ouest des États-Unis durant les années 60, et l'explosion de mai 68 en Europe, mettent encore un peu plus les engagements extra-académiques des étudiants sous les feux de la rampe. D'autant qu'en un sens, ils ne font que prendre le relais à la fois chronologique et géographique du Mouvement de 1919 en Chine ou de la part prise par les étudiants aux vagues révolutionnaires européennes du 19e siècle, qu'il s'agisse du Printemps des peuples de 1848, de la Commune de Paris ou de la Révolution russe de 1905.

Quant aux variations nationales ou continentales des formes de l'engagement ou des activités extra-académiques des étudiants, elles complexifient encore un paysage que les évolutions sociétales des trente dernières années ont profondément modifié.

Dans ce contexte général, le présent ouvrage tente de répondre aux questions suivantes: en ce début de 21e siècle, quelle typologie, quelle géographie et quelle généalogie des formes d'engagement extra-académique des étudiants peut-on établir ? Quelles sont les variations et les accentuations nationales ou continentales identifiables ? Et quels en sont les facteurs essentiels ? Peut-on identifier un modèle « louvaniste » d'engagement extra-académique des étudiants ? Quelles en seraient les caractéristiques et l'originalité ? Quels en seraient les sources et les déterminants ? Quel en serait l'impact à la fois pour l'institution universitaire, le monde étudiant et l'environnement social ?

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jeudi 28 février 2008

De la démocratie sur la planète Terre

5 janvier, élections présidentielles en Géorgie ; 12 janvier, législatives à Taïwan ; 20 janvier et 3 février, présidentielles en Serbie ; 27 janvier, élections régionales en Allemagne ; 5 février, "super Tuesday" des primaires américaines ; 8 février, législatives en République Tchèque ; 17 février, 1er tour des présidentielles chypriotes ; 18 février, législatives au Pakistan ; 19 février, élections présidentielles en Arménie ; 2 mars, présidentielles en Russie, 9 mars législatives en Espagne ; 9 et 16 mars, municipales et cantonales françaises ; 14 mars, législatives en Iran... j'en ai oublié la moitié, et toute l'année 2008 est du même tonneau que son premier trimestre. Le planning de la démocratie est chargé, est-elle pour autant en bonne santé ? A la lecture du dernier ouvrage de Guy Hermet, L'hiver de la démocratie, ou le nouveau Régime (Armand Colin), on est en droit d'en douter.

Nous serions dans les années 2000 dans la même position que les français du début des années 1780, telle est la ligne force de la théorie de Guy Hermet. On ne jure que par le régime en place, même si celui-ci est condamné, et nous sommes incapables d'imaginer des solutions alternatives, malgré les quelques prémices de changement perceptibles. C'est un peu comme si nous étions aveugles, mais pas complètement sourds. Quelque part, au fond de nous mêmes, nous savons que la démocratie n'a plus de démocratique que le nom. La souveraineté du peuple est devenue une expression taboue, les élites ne prennent même plus la peine de feinter la recherche de l'intérêt général, la démocratie est à court de carburant.
Abandonnant à ses mythes le carré des intellectuels, le Peuple n’adhère plus guère à la fiction du gouvernement de tous et pour tous dont se réclame de plus en plus mollement notre démocratie. Naguère, c’étaient les élus du suffrage universel qui faisaient à tout le moins semblant de dépasser les intérêts particuliers pour servir l’intérêt de tous. A présent, c’est la majorité des électeurs ou des abstentionnistes qui, faute d’imaginer une autre option politique pourtant proche, se donne l’air de vivre dans un Etat de la démocratie tardive dont ils soupçonnent pourtant qu’il ne répond plus à ses prétentions.

Une agonie lente mais inévitable
Par ailleurs Guy Hermet ne promet ni ne parie sur un remplacement de la démocratie à court ou moyen terme. Le lexique va perdurer (dans le livre, G. Hermet propose une analyse assez intéressante des déviations sémantiques, des nouveaux tabous, allant jusqu'à évoquer le "préservatif lexical") mais le sens des mots va changer, et de nouveaux vont apparaître : c'est la novlangue de la gouvernance.

Le débat d'idée, la confrontation, laisse la place au consensus mou issu de la gouvernance. Ce n'est plus l'expression de la majorité qui compte mais la cooptation de ceux jugés "utiles" pour décider, par ceux qui sont parvenus au pouvoir grace à un populisme "bon chic bon genre" dans un régime qui se dirige doucement vers l'agonie. La complexité croissante des affaires publiques rend le système de gouvernement démocratique de moins en moins maniable et de moins en moins efficace. Ce n'est donc plus à la majorité du peuple qu'il faut confier le soin de gouverner, mais à la majorité des personnalités qualifiées en quelque sorte. On constate la technocratisation de la démocratie, avec quelques exemples à la clé : la commission européenne et ses commissaires nommés comme archétype bien sûr, mais plus proche de nous toutes les commissions et conseils mis en place ces dernières années pour parvenir à aboutir sur des consensus, depuis le CAE jusqu'à la commission Attali, commissions qui finalement confisquent le pouvoir au peuple. Et la politique emprunte au management le principe de gouvernance. On irait donc vers une sorte de "gouvernance démocratique", dont Guy Hermet rappelait récemment sur France Culture à juste titre qu'il s'agit là d'une magnifique oxymore.

Pourquoi la démocratie va à sa fin ?
Parce que la démocratie est un régime qui doit sans cesse se justifier, trouver des sources de légitimation, principalement dans les élections. Rappelons qu'il s'agit là d'une acception moderne de l'idéal démocratique, car l'élection était considérée par un certain nombre de penseurs grecs comme une menace pour la démocratie. Les élections risquaient effectivement de voir s'installer au pouvoir les plus beaux orateurs et de menacer la démocratie athénienne qui reposait essentiellement sur le principe du tirage au sort des citoyens amenés à gouverner.

Revenons à nos élections : pour être élu, il faut promettre. N'importe quel candidat à un poste politique le sait, le programme compte beaucoup plus que le bilan. S'il était facile de promettre dans les débuts de la démocratie, la chose est beaucoup plus délicate à l'heure actuelle, notamment parce que la globalisation de l'économie a considérablement réduit les marges de manœuvres des gouvernements nationaux. Ainsi les premières promesses consistaient à élargir le droit de vote. On promet le suffrage universel masculin, puis féminin, puis on abaisse l'âge du vote.
Tout cela ne coûtait pas très cher. Ensuite, on a promis la démocratie sociale : l’assurance- maladie, les pensions de retraite, la sécurité sociale en général. Maintenant, la démocratie arrive au fond du réservoir des promesses réalisables. Le déclin de la démocratie – et ce n’est pas une coïncidence – accompagne la fin de l’Etat-providence.
Interview de G. Hermet, Le Soir, 8/01/2008

Ainsi la fin de l'Etat-providence ne serait pas tant la conséquence de la domination de la pensée néolibérale que la cause. Le néolibéralisme se serait engouffré dans la brèche constituée par l'épuisement de la démocratie sociale. Et comme la démocratie a besoin de se justifier, elle ne peut faire du sur place. Arrivé au terme de ce que l'on peut promettre, la seule solution est d'aller en arrière, d'où le démantèlement progressif des services publics auquel on assiste. Il faut dire que cette conception prend à rebrousse poil le discours anti-libéral classique.

La démocratie connait certes une expansion géographique, comme je le notais en introduction de ce billet, mais cette expansion correspond plus à la volonté des anciens pays démocratiques de voir coûte que coûte leur régime vieillissant s'exporter pour lui faire connaître une seconde vie. Et ce n'est qu'apparence, la démocratie souffrant réellement de son manque de profondeur. Si l'idéal démocratique est toujours vivant, et l'envie de politique est toujours présente (en témoigne les faibles taux d'abstention des derniers scrutins), le régime politique démocratique, en tant que combinaison d’institutions politiques et de pratiques gouvernementales, a sérieusement du plomb dans l'aile.

Sources :
- Guy Hermet, L'hiver de la démocratie. Ou le nouveau régime, Armand Colin, 2007, 230p.
- Interview de G. Hermet, Le Soir, 8/01/2008
- Pour écouter un débat à propos de la démocratie avec Guy Hermet et d'autres discutants : Du grain à moudre, mardi 19 février 08, France Culture

Crédit photo : Luc Legay sur Flickr

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mercredi 9 janvier 2008

Devenir Media

C'est la traduction d'une partie de la célèbre formule "Don't hate the media. Become a media" dont je ne savais pas à qui attribuer la paternité avant de lire cet article sur Media Part. Inculte que je suis. C'est aussi le titre du dernier ouvrage de Olivier Blondeau et Laurence Allard. Universitaires, tous deux docteurs en science de l'information et de la communication, ils ont déjà à leurs actifs plusieurs articles remarqués. Pour ma part j'ai rencontré les travaux de Laurence Allard au début des années 2000 lors d'une enquête ethnologique que j'ai réalisé sur les cybercinéphiles, ces gens qui passent leur vie à commenter des oeuvres sur Internet.

S'il vous reste quelques sous après les cadeaux de Noël, et que vous avez envie de me faire plaisir (on peut toujours rêver, non ?), achetez moi Devenir Media.

Pourquoi je parle de ce livre ? Parce que le journaliste de MediaPart nous dit qu'il "donne au Réseau ce qui lui fait souvent défaut, la mémoire". Et ça, ça m'intéresse, ça me donne envie de le lire. Et connaissant déjà les travaux de Laurence Allard, ça me donne envie d'en parler. Très vite j'en parlerai plus (je ne vais pas attendre une ame généreuse pour me le procurer...), mais déjà vous pouvez en trouver le sommaire ici. Et je pense qu'il est susceptible d'intéresser quelques éventuels lecteurs de ce blog comme Manu, Valério ou Nicolas, qui ont fait de l'internet leur lieu de travail. Qui a dit que le progrès technique détruisait des emplois ? De la destruction créatrice, comme disait Joseph, de la destruction créatrice...

[Ajout du 15 janvier 2008 : une note de lecture est disponible sur www.liens-socio.org]

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mardi 25 septembre 2007

L'aristocratie patrimoniale : une nouvelle classe sociale ? (2)


Middle class
Originally uploaded by VLKR.
Dans Les classes moyennes à la dérive, Louis Chauvel dresse un portrait peu reluisant de l'avenir qui s'offre à nous, les gens du milieu. Sombrer dans le déclassement social, ou survivre dans l'aristocratie patrimoniale... drôle de choix.


La semaine dernière je revenais sur les différentes conceptions sociologiques des classes sociales. Je terminais mon billet en empruntant la méthode décrite par Louis Chauvel dans Le retour des classes sociales [2001] :
On parlera de classes sociales pour des catégories :
1) inégalement situées — et dotées — dans le système productif ;
2) marquées par une forte identité de classe, dont trois modalités peuvent être spécifiées :
— l’identité temporelle (2a), c’est-à-dire la permanence de la catégorie, l’imperméabilité à la mobilité intra- et intergénérationnelle, l’absence de porosité aux échanges matrimoniaux avec les autres catégories (homogamie) ;
— l’identité culturelle (2b), c’est-à-dire le partage de références symboliques spécifiques, de modes de vie et de façons de faire permettant une inter-reconnaissance ;
— l’identité collective (2c) à savoir une capacité à agir collectivement, de façon conflictuelle, dans la sphère politique afin de faire reconnaître l’unité de la classe et ses intérêts.


Le même Louis Chauvel dans son dernier ouvrage, revient sur l’existence et la survie des classes moyennes en France. Analyse forte intéressante dans un livre à la fois court, abordable, précis, percutant mais démoralisant (autant prévenir tout de suite), je ne peux que vous conseiller de lire la centaine de pages qu’il représente. Si vous manquez de temps, pensez liens-socio, vous y trouverez forcément une fiche de lecture. De son étude il ressort que les classes moyennes semblent au bord du gouffre et que, au vu des choix politiques qui sont ceux de la France depuis les dernières échéances électorales, leur salut ne repose que sur la capacité de la génération des babyboomers à léguer quelque patrimoine à leur descendance (j’extrapole un peu, puisque le livre est sorti à l’automne 2006, donc avant les présidentielles).

Maman, donne moi mon sédatif !
Page 77, le sociologue qualifie de « sédatif » l’aide intergénérationnelle des parents vers les nouvelles générations. En effet, devant la raréfaction des postes stables, l’inflation scolaire, les difficultés d’accès au logement, la domination d’un système « up or out » (tu monte ou tu sors, tout échec dans ta carrière sera fatal), la survie des enfants de la classe moyenne dépend du capital social des parents, de leurs relations. Et « sans le sédatif que représente l’aide substantielle que de nombreux parents attribuent de façon presque automatique à leurs enfants, la souffrance d’une partie des nouvelles générations n’aurait pu passer inaperçue ».

Ceux qui privilégient le loisir au travail (au sens où ils aspirent à travailler ce qu’il faut pour pouvoir s’épanouir ailleurs que dans le travail, pas au sens de rester le cul sur sa chaise tout seul chez soi) sont socialement en danger de déclassement. Car pour accroître son réseau social, et s’assurer ainsi de surfer sur la bonne vague, mieux vaut travailler 90 heures par semaine que 35 ou même les 48h légales… Travailler beaucoup plus, pour être sûr de ne pas dégringoler dans la hiérarchie sociale : Nicolas Sarkozy avait raison, mais en même temps c’était facile, il a contribué lui-même à ce que cet état de fait advienne. On appelle ça une prophétie autoréalisatrice.

On pourrait se réjouir, finalement, que la générosité familiale soit parvenue à « maintenir l’édifice social » jusqu’à aujourd’hui. Oui mais voilà, « l’argent va à l’argent » comme le rappelle si bien Louis Chauvel, et il vaut mieux être fils d’une famille qui-n’en-a et qui-n’en-veut. « Ceux qui reçoivent le plus sont les enfants issus de familles mieux situées et accédant eux-mêmes aux meilleures positions sociales ». Se pose donc la question de la méritocratie, car on voit mal une mère de famille qui-n’en-a dire à son fiston : « non mon chéri, ce mois-ci je donne ton petit pécule à ton ami qui n’a pas la chance que tu as, à savoir des parents derrière lui pour l’aider dans la vie ». Caricatural ? Bon d’accord, peut-être un peu… Mais Louis Chauvel lui, enfonce le clou :
« La solidarité familiale a certes permis à ceux qui en bénéficient d’amortir des chocs dont la violence aurait été sinon d’une autre visibilité, mais avec quelles conséquences ? D’une part les entreprises ont fini par s’habituer à faire travailler les jeunes pour presque rien, grâce aux généreuses subventions des familles. D’autre part, en agissant comme un analgésique puissant, cette solution a fait oublier le mal qui empire. »


Hors de la pierre, point de salut.
Le problème supplémentaire et fatal dans une société comme celle-ci, c’est qu’on s’expose à un risque de « repatrimonialisation de l’accès au classe moyenne ». En plus du capital social des parents, il semblerait que la réussite soit de plus en plus conditionnée par le capital économique qu’ils ont pu accumuler. On perçoit là le caractère profondément injuste d’une société qui reposerait avant tout sur l’inégalité des chances dès la naissance. Il est loin pour la jeune génération le rêve, rêve qu’avaient largement embrassé leurs parents, d’avoir un travail intégrateur pourvoyeur d’autonomie et de stabilité sociale.

Le risque est donc de voir les différentes composantes des classes moyennes sombrer majoritairement vers les classes populaires, pendant qu’une fraction dominante culturellement ET économiquement parviendra à sauver ses enfants du déclassement social. Cette classe, ou ce projet de classe, Louis Chauvel l’appelle l’aristocratie patrimoniale. Et je ne sais pas ce que vous en pensez, mais quand on entend parler de bouclier fiscal, de déductibilité des intérêts d’emprunt, allégement des droits de succession, détaxation des donations sans oublier l’exonération des salaires étudiants, on peut se dire que cette aristocratie a sûrement de beaux jours devant elle…

Sources :
Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, Seuil, 2006.


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