vendredi 24 août 2007

Fonctionnaires/gens du privé : vivons nous sur la même planète ?

Le sens commun oppose quotidiennement le secteur public au secteur privé. Il y a plusieurs raisons à cela, et également plusieurs moyens pour propager l’idée même de cette opposition. La presse écrite, et plus particulièrement les magazines hebdomadaires économiques ou d’actualité, a pris l’habitude de consacrer régulièrement des dossiers à la fonction publique et aux supposés « privilèges » de ceux qui en font partie, les fonctionnaires (et à la télévision aussi). Bien des arguments sont invoqués pour fustiger ces derniers et bien sûr les organisations dans lesquelles ils exercent leurs métiers. En témoigne les parutions plus ou moins récentes qui mettent en exergue l’impossibilité de réformer l’administration, la réforme étant entendue comme l’économie des moyens (humains et financiers), de juguler l’inflation jugée irrationnelle des effectifs de certains ministères, limiter la puissance des syndicats qui conduit à l’immobilisme, etc. Toutes ces raisons font que le discours ambiant oppose salariés du privé et salariés du public, comme s’il existait deux France, comme si la majorité maltraitée ne pouvait qu’en vouloir à la minorité privilégiée (précisons que le secteur public employait environ 5,95 millions de salariés soit 26,3 % de la population active du pays au 31 décembre 2003).


A l’heure où medias, politiques et sociologues affirment que la « loi du progrès générationnel » – selon laquelle les générations puînées disposeraient mécaniquement de plus de ressources que les aînées – n’est plus vérifiable, il n’est pas étonnant de voir un sentiment d’inquiétude se propager. Celui-ci a pour conséquence directe de renforcer l’attractivité du secteur public auprès de la jeune génération, celle à qui l’on répète à l’envi qu’elle vivra moins bien que ses parents. La dichotomie entre secteur public et secteur privé s’appuie notamment sur le fait que « les mécanismes qui déterminent l’évolution des salaires sont différents : les salaires dans le secteur privé sont davantage sensibles au cycle économique, tandis que dans le secteur public ils font l’objet de négociations centralisées" (Pouget, 2005). En effet, alors que l’économie se mondialise, avoir l’assurance que sa rémunération est encadrée par des procédures et des règlements devient un luxe, tout comme le fait de savoir que l’on conservera une certaine sécurité de l’emploi jusqu’à l’heure de la retraite. Marie Cartier dans son travail sur les facteurs nous montre combien la vision du salariat d’exécution à La Poste a évolué en fonction du contexte économique. Avant les années 1970 les facteurs parvenaient à « mettre à distance leur condition de salarié subalterne », alors que pour ceux recrutés depuis les années 1980, la transformation de leur métier les cantonne à un travail perçu comme « physiquement usant, et dont le prestige et l’autonomie diminuent ».

Outre les agents, la représentation collective de l’administration renvoie dos-à-dos deux espaces : le service public et le secteur concurrentiel. Dans Sociologie de l’administration française (1983), François Dupuy et Jean-Claude Thoenig mettent en avant un sondage réalisé en 1974 dans lequel 77% des personnes interrogées se disaient déjà convaincues que « la machine administrative est trop lourde et compliquée ». Aujourd’hui, lorsque l’Institut Delouvrier publie ses « baromètres » de satisfaction du service public, ce sont toujours les problèmes de personnels et d’ordre organisationnel qui ressortent pour justifier les insatisfactions. Le contraste avec le secteur concurrentiel est énorme : on oppose les « abrités » du secteur public à la précarité de l’emploi et aux dures exigences de la rentabilité du secteur « exposé », mais également la rigidité bureaucratique des structures administratives à la souplesse réputée des entreprises privées.

Le secteur public apparaît donc comme impossible à réformer. Comme si pousser la porte d'une administration publique constituait un formidable voyage dans le temps de 25 ans : la France est immobile, voire en déclin. Pourtant les mutations sont considérables, comme l'a montré Bruno Palier (2006) et un certain nombre de chercheurs en sciences sociales : «la France a connu de profondes transformations économiques, sociales et politiques au cours des décennies précédentes ». Les auteurs de La France en mutation 1980-2005 dégagent trois constatations : le marché, l'ouverture, la concurrence ont partout gagné du terrain ; des changements très progressifs, parfois silencieux, mais très profonds, ont bien eu lieu, mais sans être porté par une vision d'ensemble ; et l'écart entre les changements accomplis et le peu de visibilité politique de leurs étapes permet de comprendre la crise politique que connaît la France, et que l'actualité éléctorale de ces derniers mois ne saurait masquer.

Les preuves du passage de la logique de moyens à la logique des résultats et de la performance pleuvent tous les jours. La Division des Etudes et de la Prospective (DEP) de l'Education Nationale a récemment été rebaptisée DEPP : un deuxième P pour Performance. "L'idéologie gestionnaire" telle que décrite par V. de Gauléjac s'infiltre partout, le management règne, dans le public comme dans le privé, et les quelques rares endroits du secteur public qui ne sont pas encore concernés par la tendance sont soit des "placards", soit promis au "changement" à court terme. Le vocabulaire du changement, et du changment par le projet est omniprésent : conduite de projet, projet d'établissement, contrat de projet Etat-Région, projet professionel personalisé, projet de vie, projet de couple, partout les mots sont là pour construire une réalité. Le caractère performatif de la sémantique est indéniable, nous sombrons dans le culte du projet, que l'on soit du privé ou du public.

Nous ne sommes donc pas si différent, à nous aussi la fatigue d'être soi, le stress du résultat, la dictature du chiffre. Et les réformes prévues (retraites, régimes spéciaux, service minimum, etc) gomment de plus en plus les dernières différences, ces différences qui parfois pouvaient se justifier par le fait que les fonctionnaires gagnent moins que les autres. Ah oui, on l'oublie souvent celle là. Pourtant, l'INSEE nous le rappelle un peu tous les ans. "Compte tenu d’une hausse des prix de 1,8 % en moyenne annuelle en 2005, le salaire brut moyen [des agents de l'Etat] a diminué de 0,2 % en euros constants et le net de 0,9 %". Considérant en plus que les enseignants restent les cadres les moins bien payés de la fonction publique, et que ma génération, celle qui commence à travailler dans les années 2000, devra certainement cotiser plus de 45 ans, on a du mal à croire que ces fonctionnaires puissent encore être taxés de privilégiés.

Sources :
Blais André et Dion Stéphane, « Les employés du secteur public sont-ils différents ? », Revue Française de Science Politique, 1987, Vol. 37, N°1, p. 76–97.
Cartier Marie, Les facteurs et leurs tournées, un service public au quotidien, La Découverte, Paris, 2003, pp 173-198.
Chauvel Louis, Le destin des générations : structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, PUF, Paris, 1998.
De Gaulejac Vincent, La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Le Seuil, Paris, 2005.
Dupuy François et Thoenig Jean-Claude, Sociologie de l'administration française, Armand Colin, 1983.
Gombault Vincent et Quarré Dominique, Les salaires des agents de l'État en 2005, INSEE Première, Numéro 1151 - juillet 2007.
Palier Bruno (sous la dir de), La France en mutation 1980-2005, Presses de Sciences Po, Paris, 2006.
Pouget Julien, « Secteur public, secteur privé : quelques éléments de comparaisons salariales », Les salaires en France - Édition 2005, INSEE, Paris, 2005, pp 29-40.
Institut Paul Delouvrier, 4ème édition du baromètre BVA / Institut Paul Delouvrier

Crédit illustration : Blog de Fañch
Edit 25.08.07 : Gizmo vous propose ce document pour compléter le propos sur les salaires des enseignants.

5 commentaires:

Gizmo a dit…

Pour compléter, ceci sur les salaires des enseignants depuis 1960. Ravie de constater que vous continuez votre blog.

Anonyme a dit…

Sur le sujet je vous recommande chaudement cette lecture , très instructive et didactique :

http://newcleopatre.free.fr/dotclear/index.php?2006/09/16/174-lillusion-de-la-solidarite&cos=1

PM a dit…

et moi je vous incite à modifier votre jugement sur cette lecture, mon cher anonyme : cet article fait preuve d'une malhonneteté intellectuelle manifeste. L'auteur assène des contre-vérités surtout en conclusion de son billet, pour faire passer l'idée que les fonctionnaires sont encore et toujours des profiteurs de ces bonnes gens du privé qui ont, décidément, tous les mérites.

Plutôt que de renvoyer constament dos-à-dos salariés du privé et du public, il serait de bon ton de constater que la composition même de ces deux catégorie de population est radicalement différente. Ainsi il est normal que le salaire moyen dans la fonction publique soit plus élevé que dans le privé pour la simple et bonne raison qu'il emploie des personnes aux qualifications fort différentes. Prenons l'exemple de la fonction publique d'Etat, 45% des fonctionnaires d'Etat sont des cadres et professions intellectuelles supérieures, quand c'est le cas de 16% des salariés du privé. Il est donc également normal que le salaire du premier décile (les 10% les moins bien payés) soit mécaniquement tiré vers le haut.

Cultivez votre esprit critique ;-)

PM a dit…

A mon tour de vous recommander la lecture de ceci

Anonyme a dit…

pm

J'ai lu votre post sur le site newcleopatre. Vous vous êtes focalis sur les inégalités de salaires public/privé et c'est très bien.
Mais l'analyse de newcléo ne porte pas que sur cet aspect , le gros torceau concerne les retraites et notamment le fait que le "privé" contribuerait (notez le conditionnel) à hauteur de 30% au retraites des fonctionnaires.

En fait si je ramène çà sur le tapis c'est justement pour ouvrir le débat, pas pour opposer (comme le fait l'auteur sur newcléo)fonctionnaires et salariés du privé.