jeudi 5 juillet 2007

Déception


Un billet un peu particulier puisqu'il s'agit d'une réaction à celui d'Alexandre Delaigue sur
le blog d'Econoclaste intitulé Lettre ouverte à un étudiant en économie qui s'ennuie. A. Delaigue a lui-même répondu à l'article publié par le collectif Autisme-Economie dans Libération du 2 juillet. Mon commentaire étant un peu long, je n'ai pas souhaité "squatter" ce blog qui n'est pas le mien. Vous trouverez donc ci dessous ma réponse


C’est une petite déception qui pointe à la lecture de ce billet. Un peu comme Vincent (le 5/7/7 à 10:46) je trouve qu’il est critiquable à bien des égards. Ce n’est pas tant le ton légèrement condescendant, voire méprisant par moment, qui me dérange. Ça fait un peu « je vais t’expliquer la vie mon petit » mais bon, passe encore. Ça n’est pas non plus l’emploi de la seconde personne, le tutoiement. Pourtant c’est un outil rhétorique efficace pour diminuer le collectif qui signe le texte initial, et le ramener à l’unité, plus facile à critiquer. C’est plutôt le simplisme dont fait preuve l’auteur qui m’interpelle. Lecteur assidu de ce blog et du site auquel il est rattaché, j’ai estimé de plus en plus ses auteurs, au vu de la qualité toujours grande de leurs notes. Pourtant aujourd’hui vous tombez bien bas dans mon estime. Certains arguments sont un peu légers pour ne pas dire fallacieux ; utiliser la théorie du prisonnier pour expliquer le rôle discriminant joué par la formalisation mathématique, ça fait sourire au début, mais quand on se rend compte que vous croyez vraiment ce que vous dites, ça fait un peu peur quand même.

Certains éléments relèvent du combat d’arrière garde : l’économie toujours l’économie, si tu t’éloigne du droit chemin tu deviendras mauvais économiste, petit scarabée. Vous dites :
« (...) connaître [les autres disciplines] ne fera pas de toi, du moins pour l'instant, un meilleur économiste, au contraire »
Qu’on vienne me prouver qu’un économiste qui va faire de la sociologie ou de l’histoire voit son expertise économique diminuer… Je croyais, à la lumière des travaux de Lucas, que le capital humain avait un caractère cumulatif ? Peut-être ai-je lu de travers. En tout cas il serait bon que vous alliez toquer à la porte de Daniel Kahneman (que vous citez par ailleurs) pour lui expliquer que depuis qu’il s’est essayé à l’économie, il n’est pas très bon en psychologie cognitive. Je ne pense pas qu’il faille maîtriser parfaitement et totalement une science avant de se permettre d’en aborder une autre, ne serait-ce que par le fait qu’il est proprement inimaginable de pouvoir maîtriser pleinement un domaine scientifique dans son ensemble.

« Cet appel à la pluridisciplinarité est une spécialité des économistes »
C’est faux ! Des appels à la pluridisciplinarité il y en a dans bien des disciplines. On constate aujourd’hui qu’une des limites du système universitaire français c’est le cloisonnement, le phénomène de « chapelle » entre discipline et à l’intérieur même des disciplines. Mais des résistances se font jour dès que l’on tente d’ouvrir un peu les vannes. Citons l’exemple de la mise en place de la réforme LMD en France : le ministère de l’enseignement supérieur (Menesr à l’époque), après avoir demandé aux équipes pédagogiques de faire des efforts vers plus de pluridisciplinarité dans la constitution de leurs maquettes de diplômes, a clairement fait machine arrière.

« En histoire ou en sociologie, les étudiants arrivent avec un esprit relativement vierge »
Il y a rien de plus idiot qu’une assertion comme celle-ci. Ça pour être un préjugé, c’en est un beau ! Personne n’est vierge. Tout le monde a une expérience sociale de la réalité. Croire qu’un étudiant de première année de sociologie arrive vierge de tout préjugé – « pré-notions » comme dirait E. Durkheim – revient à se mettre le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate. Le premier enseignement de la sociologie consiste tout de même à faire comprendre que le sens commun n’a que rarement raison, qu’il constitue une représentation de la réalité, propre à chaque individu en fonction de ses origines sociales, de son parcours de vie, de sa culture, de ses valeurs, des normes qu’il respecte, des rôles qu’ils jouent dans les différents groupes auxquels il appartient. Alors les étudiants de sociologie ont bien des choses à désapprendre avant d’apprendre ce qu’est la sociologie, peut-être autant que les étudiants d’économie pour apprendre leur discipline.

« (…) penser l'économie comme la pensent les historiens et les sociologues, c'est à dire en faisant les mêmes erreurs d'analyse que le reste de la population »
C’est finalement assez navrant de voir que vous tombez, vous aussi, dans le travers qui consiste à croire que sa discipline prévaut sur les autres. En quelque sorte elle serait la seule, l’unique, celle qui demande un travail tellement important de remise en question de ses présupposés, que la réussite scientifique dans cette discipline est forcément synonyme de supériorité. Vous avez du oublier que des sociologues de formation, ce que je suis, pouvaient vous lire. Quelque part je me sens un peu insulté. Quand bien même j’y mettrais de la bonne volonté, je semble condamné à me tromper quant à ma lecture économique de la réalité.

Enfin, la thèse défendue dans ce texte pour répondre aux étudiants d’Autisme-Economie est bien légère. En clair, elle revient à dire « si tu n’es pas content de l’enseignement économique que tu reçois, aide toi et le ciel t’aidera ». A quand un UFR d’Autodidaxie à l’Université ? Je conçois parfaitement que, dans une perspective constructiviste, on ne puisse pas construire son propre savoir sans y prendre part personnellement. Mais de là à répondre que ceux qui se plaignent sont des feignants qui devraient mettre plus souvent les pieds dans une BU et surfer sur les blogs, il y a un sérieux fossé. Je pense ne pas être le seul à me sentir insulté par cette réponse. Par ailleurs je suis d'autant plus préoccupé que je vois les messages consentant à votre propos s'accumuler parmi les commentaires.

En espérant que les prochains posts valent plus la peine d’être lus que celui-ci, je garde le fil RSS d’éconoclaste.org au cas où.

8 commentaires:

L'Ariégeois a dit…

Salut collègue ;)

Moi j'ai bien aimé la partie sur le 'prends ta b..e et ton couteau' et explore par toi-même. Bon, evidemment je de ceci alorsque j'ai une certaine (plus vaste que la moyenne) vue d'ensemble de la discipline. Il est vrai que les profs sont là pour guider. On dirait du Bayrou...

Bien vu pour Emile (1895).

Blog intéressant sur lequel je viendrais accumuler du capital humain.

fil a dit…

Bravo et merci pour cette réponse nécessaire. Il n'est rien de plus insupportable que intiment aux autres de se taire, de se soumettre car eux-mêmes ont vécu pire (dans ce cas même les smicards peuvent être heureux, ils sont 2 fois plus riches qu'en 1970). Quel mépris a-t-il pour les autres... regrettable.

nicolas a dit…

bon article, j'adore cette thématique très révélatrice...et très bonnes lectures en ce moment je vais essayer de trouver celui sur les mysteres de la population :-)

Pierre Maura a dit…

Merci pour vos commentaires !

@ Nico,
Le bouquin de H. Le Bras est disponible à la BU de Montpeul, en section Droit et en section Lettres ! A lire aussi ce mois-ci, son interview dans Alter Eco.

Sarkomythe a dit…

Seriez-vous intéressé par une participation au blog collectif http://ledebat.hautetfort.com ?

Si oui, ou si vous souhaitez davantage de renseignements, veuillez vous signaler à vardenome@hotmail.com .

nicolas a dit…

en relisant encore mieux, si un étudiant en histoire se pointait sans connaître un peu d'économie, un peu d'histoire des arts, un peu de linguistique, un peu de géographie et un peu de sociologie je me demande bien ce qu'il ferait...donc absolument d'accord sur le cloisonnement disciplinaire en France!

Casimir a dit…

J'avais moi aussi lu l'article sur cet autre blog.

En lisant votre réponse, je dis : merci !
Merci parce que vous avez traduit ma pensée et mes opinions sur cet article.

A ma première lecture de l'article initial, il n'y avait eu chez moi qu'un profond dégout. Un tel mépris transpirait sur l'ensemble du billet !
Je ne crois pas que j'aurais pu traduire ma pensée aussi bien que vous. (D'où le merci)

D'ailleurs, restant bluffé par le billet initial, je n'avais pu répondre qu'un :
"Extraordinaire ! Un tel mépris !"

Une telle réponse n'apportait évidemment rien. Mais elle traduisait mon sentiment du moment. Elle n'a, de toute façon, pas passé la censure et n'est pas conservé dans les commentaires. Mais, demande t-on a un commentaire d'apporter quelque chose de plus ? Bref, c'est un autre débat.

Casimir.

Anonyme a dit…

Précision : chez Econoclaste, ils censurent les billets. Le mien, exactement de la même veine que celui-ci, par exemple... alors, après, pas étonnant qu'il n'y ait qu'un concert d'approbation. Groumph !