dimanche 24 juin 2007

La philantropie de Bill Gates vue par Robert Barro

Il y a quelques jours, Bill Gates s'est vu décerner le Doctorat Honoris Causa de Harvard, après avoir reçu le même prix honorifique de l'Université de Qinghua en avril dernier. Dans son discours, l'ex-petit génie devenu l'homme le plus riche du monde a reconnu que jusqu'à maintenant, son oeuvre avait surtout profité aux actionnaires de Microsoft... et à lui-même !!

En créant la Bill and Melinda Gates Foundation, il a assuré qu'il était temps pour lui de rendre. Fini l'égocentrisme, M. Gates veut oeuvrer pour le bien de la société.

Pour Barro, Gates se fourre le doigt dans l'oeil !
Rattaché à la Nouvelle Economie Classique (encore plus radicale que les monétaristes), Robert Barro est économiste à l'université de Harvard. Il a publié récemment dans le Wall Street Journal un article pour nous donner sa thèse quant à la meilleure façon pour Gates de distribuer sa fortune. Et ça vaut le détour !

Selon Barro, n'importe quel calcul montrerait que l'action de Bill Gates en tant que businessman a beaucoup plus fait pour la société que ce qu'il sera capable de faire en distribuant sa fortune personnelle, estimée entre 60 et 90 milliards de dollars. La richesse créée par Microsoft ne peut se résumer aux quelques 13 milliards de bénéfices dégagés en 2006 par l'entreprise, mais elle doit englober la richesse créée par les entreprises utilisatrices de Windows. En effet, Barro part du principe qu'un entrepreneur est prêt à payer Windows 50$ parce qu'il anticipe le bénéfice qu'il va pouvoir tirer de l'utilisation de ce logiciel (forcément supérieur à 50$, sinon il n'y aucune raison de l'acheter). De cela, Barro déduit que Microsoft, en diffusant Windows, participe indirectement d'une création de richesse qu'il évalue à hauteur de 1000 milliards de dollars, soit 10 fois plus que la fortune de Gates.

Aider les pauvres ? Quelle drôle d'idée !
A quoi bon mettre 90 milliards sur la table afin de faciliter la distribution des médicaments en Afrique ??? Une goutte d'eau dans l'océan des aides publiques déjà existantes, semble oser dire R. J. Barro. Finalement il estime que Gates aurait plus vite fait de distribuer un chèque de 300$ à chaque américain, voire de donner sa fortune au Trésor en vue du désendettement de l'Etat.

De plus Barro estime que la réduction de la pauvreté dans le monde, en particulier en Chine et en Inde, est due à l'ouverture des marchés et à l'adhésion au système capitaliste. C'est pas plus compliqué que cela. L'Afrique ferait bien de suivre ce modèle si elle souhaite sortir la tête de l'eau, d'autant plus que les aides publiques finissent souvent par y alimenter les réseaux de corruptions.


Un poil cynique, le Barro...
...et un peu à côté de la plaque. Pour commencer, on achète rarement Windows volontairement, il est quasiment installé d'office dans les PC, on en paye simplement le prix. Barro a-t-il alors vraiment raison de croire que les consommateurs optimisent ainsi leur satisfaction en achetant Windows... Je doute. D'un côté Microsoft occupe une position de quasi monopole, au marché peu contestable, qui limite de fait les choix des acteurs. De l'autre le combat que livrent les irréductibles du logiciel libre prouve bien que tout le monde n'a pas la même conception de la valeur sociale d'un tel système d'exploitation.

Ensuite il semblerait qu'il prenne à l'envers le problème de la corruption et de l'inefficacité de l'aide publique vers les pays en voie de développement. On ne peut que partager le constat de la corruption. Mais faut-il cesser d'aider les populations à ce seul titre ? Peut-on raisonnablement croire que l'ouverture des marchés et le capitalisme sont les seuls remèdes pour réduire les inégalités à l'échelle de la planète ? (Lire le papier de P. Krugman sur Telos à ce sujet). Si l'économie de marché permettait de lutter contre la corruption, cela se saurait. Le capitalisme est un système économique qui peut exister indépendement du système politique dans lequel il s'inscrit... qu'il soit démocratique ou non.

2 commentaires:

Emmanuel P. a dit…

On peut toutefois remettre en cause l'action de Bill Gates. Même si je ne doute pas de sa bonne volonté et de son altruisme, la fondation Bill & Melinda Gates est une des (la ?) plus grosses fondations en terme financier, mais n'a certainement pas l'expérience et le recul de, au hasard, Amnesty international.

Si l'on regarde les objectifs de la B&MG[1] :
« We provide resources. These include resources for planning, hardware, training, advocacy, evaluation, technical support, and project management. Our partner, Microsoft, donates software if the country requests it »
ça ne ressemble plus vraiment à de l'altruisme : que MS ne vende pas son produit à de tels pays ou le donne ne fait pas beaucoup de différence : ça ne lui fera pas gagner plus ou moins d'argent puisque les coûts de duplications de ces produits sont proche de zéro. On ne peut donc pas vraiment parler de philantropie dans ce cadre, et l'actuelle main-mise de MS sur la société de l'information nous laisse plutôt entrapercevoir une nouvelle conquête plutôt qu'un acte de générosité (= je place mes billes avant que les autres y arrivent et je me fais un bon coup de comm' en faisant croire que je suis trop sympa).

Après, la fondation semble pas mal oeuvrer dans la lutte contre le SIDA et ça, a priori on ne pourra pas leur reprocher.

[1] http://www.gatesfoundation.org/GlobalDevelopment/GlobalLibraries/Backgrounder/default.htm

Pierre Maura a dit…

Héhé, très bonne remarque !
Je n'en attendais pas moins de ta part. Ce billet était une sorte de test, pour savoir combien de temps tu allais prendre pour répondre ;-))