mercredi 4 novembre 2009

Peur du déclassement ?? Paye ton bac 2450€ !

La France a peur. C'est Eric Maurin qui le dit, dans son dernier ouvrage paru dans la collection de La République des Idées, La peur du déclassement, une sociologie des récessions. Les français ont peur d'être déclassés, de perdre leur statut, leur position dans la société. Les familles ont peur que leurs enfants ne réussissent pas à atteindre le même niveau de vie que le leur, les jeunes sont conscients qu'ils vivront peut-être moins bien que leurs parents.

Pour Eric Maurin ce risque reste faible, réel mais faible, et surtout disproportionné avec la peur qu'il suscite. Cette disproportion n'aurait pour origine que la protection des statuts les plus enviés dans notre société salariale : en protégeant toujours les positions les plus enviables, on a augmenté terriblement le coût de l'éventuelle chute. "Plus les murailles qui protègent les statuts sont hautes, et plus la chute risque d'être mortelle - peu importe qu'elle soit improbable" nous dit l'économiste (un peu sociologue...)

E. Maurin nous apprend qu'en 2008, les jeunes sortis du système scolaire depuis moins de 5 ans sans aucune qualification avaient une chance sur deux d'être dans l'emploi (53%), quand ceux diplômés du supérieur ont plus de 9 chances sur 10 (93%). L'écart n'a jamais été aussi grand, le diplôme est plus que jamais protecteur, n'en déplaise à ceux qui pointent du doigt leur manque de valeur. Certains ont bien compris que cet écart était une source d'angoisse pour les familles, et que cette peur pouvait rapporter beaucoup. Ainsi on apprend cette semaine qu'Acadomia lance sa toute nouvelle formule, Bachelier ou remboursé. Pour 245€/mois, soyez assuré d'avoir le précieux sésame vers l'enseignement supérieur. Cynique non ?


Ps : J'aurai le plaisir de poser des questions à Eric Maurin dans le cadre d'une conférence à Rennes, aux Champs Libres, ce samedi 7 novembre à partir de 15h30. Entrée gratuite dans la limite des places disponibles, réservation : 02 23 40 66 00

8 commentaires:

Tomy M a dit…

Tout à fait d'accord, le diplôme est protecteur face au chômage, mais j'ai le sentiment qu'aujourd'hui il faut être "surdiplômé" pour accéder au premier niveau de l'échelle dans l'entreprise. C'est ma petite question du matin...

Pierre Maura a dit…

Ca c'est la troisième forme de déclassement, "over education" chez les anglo-saxon : c'est-à-dire le fait qu'on occupe une position qui ne correspond pas à son niveau de formation.

Sur ce point Eric Maurin est en opposition avec pas mal de sociologues. Mais de toute façons c'est une question très difficile à trancher parce que le contenu des emplois évoluent énormément dans le temps (surtout à notre époque). Donc comparer un cadre et son niveau de diplome pour accéder à sa position il y a trente ans et aujourd'hui est assez délicat.

Néanmoins pour Maurin 1) le nombre d'emplois de cadre a globalement progressé au même rythme que celui des diplômés du supérieur mais par contre 2) la peur du déclassement et la recherche d'un statut protégé a amené des jeunes diplômés à "échanger un emploi de cadre en CDD contre un emploi de professions intermédiaires en CDI, bien plus protégé (dans le secteur public notamment)". En période de vache maigre, les diplômés font concurrence à ceux qui le sont moins, et poussent ces derniers sur les segments les moins stables du marché du travail.

Pierre Maura a dit…

Pour continuer de répondre à ta question, une étude de l'INSEE et du Cereq parue en 2006 montre qu'un jeune sur quatre s'estime "sous-utilisé" 3 ans après sa sortie du système scolaire. En fait en période de récession, parmi les jeunes entrants sur le marché du travail, la proportion de diplômés du supérieur dans les travaux d'exécution (employés, ouvriers) augmente un peu (21% après la récession de 93) mais redescend en période faste (15% en 2000, exactement comme en 1980).

claude a dit…

Sur l'"over education" : lorsque j'ai été embauché à la Société Générale (26/10/1981), le niveau minimum de diplomes requis pour un poste d'employé était un CAP. Au 1er novembre 1981, pour le même emploi, ce minimum était un Bac. D'où le fait que je travaillais avec des collègues ayant la même ancienneté que moi (à 1 ou 2 semaines près), qui faisaient exactement le même travail, avec les mêmes horaires mais en ayant des salaires différents (indexation du "point bancaire" avec les diplômes) et des perspectives de carrières différents.

Par ailleurs, cet exemple soulève d'autres problèmes : quelle adéquation entre un niveau de diplôme et un poste donné, par exemple ? Dans mon cas, je suis entré dans la banque avec un CAP de comptabilité... Une de mes collègues, embauchée quelques mois avant moi, avait un CAP de "monteur-cableur électronique". Lorsque j'ai fini par démissionner en 1993, le niveau d'embauche était à bac +2.

Pierre Maura a dit…

@claude

L'allongement de la durée des études est probablement le phénomène le plus important de ces 30 dernières années en ce qui concerne l'évolution de la population active (après la salarisation des femmes pendant les "Trente Glorieuses"). Mais les études du Cereq montre bien que le contenu des emplois a évolué en même temps que les compétences de ceux qui les occupaient. Comme je le disais plus haut, la proportion de "surdiplomé" n'est pas si importante que cela, notamment parce que bien des métiers ont gagné en technicité et requièrent plus de compétences et de qualification qu'auparavant.
Après c'est une considération forcément générale, et je ne dis pas que sur certains emplois, les niveaux de recrutement ne sont pas exorbitant par rapport à la réalité du travail à accomplir, mais je ne sais pas si c'est cela que vous évoquiez.
Une chose est sûre, la population active est fortement qualifiée, aujourd'hui 40% des entrants sur la marché du travail détiennent un diplôme de niveau Bac+2 et au-delà. Au début des années 90, la moitié de la population adulte était sans diplôme, aujourd'hui c'est moins du tiers.

claude a dit…

"sur certains emplois, les niveaux de recrutement ne sont pas exorbitant par rapport à la réalité du travail à accomplir, mais je ne sais pas si c'est cela que vous évoquiez."

Ce que j'essaie de dire (maladroitement je pense) est que le niveau de diplôme requis à l'embauche est dans certains cas totalement déconnecté de la réalité du travail à accomplir : je citais les niveaux d'embauche dans les banques mais j'aurais tout aussi bien pu parler d'autres expériences vécues :

après avoir quitté la Société Générale, j'ai travaillé (en intérim) en comptabilité fournisseur dans une entreprise durant 2 mois. Ce contrat devait déboucher sur un CDI. Mais, suite à un audit mené par une agence de notation (l'entreprise où je travaillais étant en pourparlers pour un rachat par un groupe américain), il a été décidé que le niveau requis pour mon poste étais Bac +4. Par la suite, je n('ai plus retrouvé de missions d'intérim en compta, étant en concurrence avec des Bac +2 (minimum) pour des tâches d'aide-comptable.

J'ai alors préféré passer en alternance un BTS d'informatique de gestion : en 1999, si mes souvenirs sont bons, moins de 30% des techniciens en informatique avaient un niveau supérieur au bac. 2 ans plus tard, au sortir de mon contrat, c'était l'inverse. J'ai travaillé 5 mois comme administrateur bureautique et réseau puis j'ai été remplacé par un ingénieur, fraîchement débarqué d'Accenture, pour le même travail... Pour avoir été en "doublon" avec lui durant mon préavis d'un mois, je n'ai pas constaté un écart de connaissances qui puisse justifier ma mise à l'écart.

Vous dites que "En période de vache maigre, les diplômés font concurrence à ceux qui le sont moins, et poussent ces derniers sur les segments les moins stables du marché du travail." L'ennui est qu'avec la notion de "seuil incompressible du chômage" cette période de vaches maigre est devenue la norme, non ?

Pierre Maura a dit…

Votre expérience illustre parfaitement les propos d'Eric Maurin dans son ouvrage : la protection des statuts les plus enviables rend d'autant plus difficile le retour à cette situation lorsqu'on l'a perdu.

Même si le déclassement ne concerne qu'une petite partie de la population, la peur du déclassement fait qu'en période de crise tout le monde se pousse vers le bas, les diplômés n'hésitant pas à prendre le premier CDI qui passe. Après il y a un rééquilibrage avec la reprise et sont lot de créations nouvelles d'emplois très qualifiés. Par contre, c'est clair que la situation relative de ceux qui n'ont pas de diplôme par rapport à ceux qui en ont un se dégrade, vache maigre ou pas.

Paradoxalement, la démocratisation scolaire a fait diminuer le nombre de personnes quittant le système scolaire sans diplôme (tant mieux tout le monde en profite, etc), mais en contrepartie, la pression sur les jeunes n'a jamais été aussi forte car se mettre en situation d'échec et sortir sans diplôme de l'école est synonyme de quasi-mort sociale.

claude a dit…

La démocratisation scolaire des années 70/80 ( collège unique puis 80% d'une classe d'âge au bac) avait pour objectif de préparer le pays (et ses travailleurs) à une demande forte de technicité dans les emplois à venir. Mais, elle s'est accompagnée d'un glissement sémantique du rôle de l'école. L'instruction est devenue éducation et tend donc à se substituer à d'autres institutions (notamment le milieu parental). On peut lire à ce sujet des contributions http://pgeduc.soutiens.frontdegauche.eu/?page_id=52 qui en discutent.

Cette démocratisation, par ailleurs, n'a pas changé grand-chose aux inégalités d'accès : voir, par exemple : http://www.inegalites.fr/spip.php?article258 et http://www.inegalites.fr/spip.php?article272

Comment s'étonner alors du décalage entre le discours "officiel" et le ressenti (et le vécu), pour une bonne partie de la population d'origine modeste) ? Le thème de l'"ascenseur social" est remis en cause, mais a-t-il jamais fonctionné autrement que de manière marginale ?