lundi 7 mai 2007

Sondages et déterminants du vote

Autant prévenir d'entrée de jeu, ce post n'est pas très sérieux. Le sondage, quoi qu'en pensait Jean Stoetzel, ne s'est pas imposé comme une science. C'est en cela que ce n'est pas très sérieux de se baser sur un sondage pour établir ici un commentaire. Mais force est de constater qu'ils sont omniprésents dans notre vie quotidienne : mesurer l'opinion publique ça rapporte et ça fait jaser. Pourtant Pierre Bourdieu a affirmé lors d'une conférence au début des années 70 que "l'opinion publique n'existe pas". Et il avait raison, ça n'existe pas, ça se construit.

Pourquoi l'opinion publique n'existe pas
Les sondages supposent que tout le monde peut avoir une opinion sur tout. Ils surestiment à la fois l’intérêt et la compétence des personnes interrogées, et posent aux gens des questions qu’ils ne se posaient pas, et qu’ils n’avaient pas l’intention de se poser parce qu’elles ne les intéressent pas. Ils exercent par ailleurs un effet d’imposition de problématique par la formulation des questions. Ils amènent les personnes interrogées à se poser les problèmes dans des termes différents de ceux qu’ils auraient eux-mêmes utilisés. En agrégeant toutes les réponses, on leur accorde non seulement la même intensité mais également le même poids social alors qu’elles ne pèsent pas de la même manière. En supposant que toutes les opinions se valent, on oublie que chaque opinion dépend de la manière dont les gens s’insèrent dans les différents réseaux de sociabilité en fonction de leur âge, de leur sexe, ou de leur milieu professionnel.

Sarkozy peut dire merci aux baby-boomers et à leurs parents
Le sondage dont il est question échappe aux trois critiques de P. Bourdieu. Il s'agit du sondage IFOP Intentions de vote au 2nd tour réalisé jeudi dernier. 1) Tout le monde peut avoir une opinion, le 3 mai 2007, sur le second tour qui se déroule trois jours plus tard : sarko, ségo, ou rien. 2) La problématique est déjà sur-sur-surimposée dans toutes les têtes. 3) Et précisément, toutes les opinions se valent ici : un homme, une voix, c'est le principe de notre démocratie. Le seul problème, c'est qu'il a été fait auprès d'un échantillon de 961 personnes, ce qui reste faible pour s'assurer que l'enquête est fiable. Mais elle indiquait déjà que Nicolas Sarkozy gagnerait avec 53% des voix contre 47 pour Ségolène Royal. Bravo les sondeurs, ça colle.


Vous aussi, vous avez peut-être reçu par mail ce bout de sondage. Il faut le prendre avec précaution. Rien ne vaut une vraie enquête quantitative sociologique réalisée après le scrutin, sur un échantillon vraiment représentatif, avec des variables qui permettent de rentrer dans le détail, donc de ne pas se contenter de généralités. Faute de mieux, que peut-on voir ici ? Le déterminant du vote qu'est le sexe ne semble plus vraiment avoir d'effet : les femmes votaient traditionnellement plus à droite que les hommes. C'est du passé, est-ce du au fait que l'un des prétendant était une prétendante ? La variable CSP du chef de famille joue a plein, de vrais beaux clivages : les artisans, commerçants, chefs d'entreprise confirment qu'ils votent à droite (encore que, méfions nous, la petite astérisque signifie que l'échantillon est pas représentatif du tout car inférieur à 50 individus). Le 58% des professions libérales pour S. Royal est assez étonnant. Les ouvriers et employés, catégories que l'on disait perdues pour la gauche, n'auraient pas toutes succombé aux sirènes de N. Sarkozy. Les retraités, par contre, ont fait son bonheur.

On arrive là à un point intéressant. Les retraités, nos aînés, le 3ème et le 4ème âge réunis, les seniors, nos papimamies, seraient 3/4 à préférer la droite. On savait que l'âge était un très puissant déterminant du vote. Mais le trou est énorme, 50 points séparent les ségolèniens des sarkozystes chez nos vieux. La génération qui a connu les Trente glorieuses, qui a pris le pouvoir politique, économique, social, qui nous lègue une planète dans un piteux état (bon, ils savaient pas ce qu'ils faisaient, d'accord... mais quand même), semble vouloir nous punir encore une fois. 18-24 ans, ségo, 25-34, encore plus sego, 35-49, toujours plus ségo, 50-64, un peu moins, mais toujours ségo... Quand la pyramide des âges devient la meilleure copine de Sarkozy. Ou quand ceux qui ne travaillent plus veulent nous faire "travailler plus pour gagner plus"... ou pour payer leurs retraites ?

2 commentaires:

Delafosse a dit…

Excellente analyse, il ne faut oublier la géographie dans cette affaire. Le périurbain est le puissant réservoir de voix de Sarkozy .De la même manière, les terres touchées par la désindustrialisations emblent avoir fait confiance à celui qui aux yeux du pays incarnait le mieux le volontarisme...Il est frappant de noter également que les métropoles les plus intégrées à la Mondialisation ont donnés d'importantes voix à la gauche.

Pierre Maura a dit…

merci Michael,
c'est vrai qu'il ne faut pas oublier la geographie electorale, d'ailleurs ton dernier post nous le rappelle très bien (http://michaeldelafosse.canalblog.com). Il faudra se pencher sérieusement sur la sociologie electorale de la France dès que nous aurons des données plus fiables que les sondages sorties des urnes.