jeudi 9 octobre 2008

X. Darcos et le modèle finlandais

Depuis quelque temps le ministre de l'Education Nationale Xavier Darcos est tenté par la transposition des bonnes recettes du système scolaire finlandais. Cela saute aux yeux lorsqu'on s'intéresse un peu à la réforme du lycée actuellement en préparation. La réforme prend des airs de révolution en proposant une organisation modulaire des enseignements qui mettrait fin au concept de classe et de filière, avec une grande liberté de choix laissée aux élèves et à leur famille dans la sélection de ces modules.

Cette organisation en "briques" d'enseignement permettrait aux élèves de "profiler" leur parcours en fonction de leur orientation future dans l'enseignement supérieur, en demandant toujours plus tôt aux élèves de se positionner sur leur avenir. Quand on sait que la perception du temps long est une des dernières capacités cognitives développées par l'être humain, on se demande si on ne marche pas un peu sur la tête (c'est pour cela que les années paraissent toujours très longue pour un enfant, et passent de plus en plus vite pour les adultes).

Je reviendrai probablement sur cette question de l'influence de la classe sur la pédagogie et la docimologie (façon de noter) et les effets pervers induits dans une prochaine note. Mais ce soir il me semble qu'une "transposition de la bonne recette" sans comprendre que le système éducatif finlandais s'inscrit dans une société particulière, est le meilleur moyen d'aller droit dans le mur.

Une société plus égalitaire
C'est une lapalissade, mais dans une société plus égalitaire les inégalités sont forcément plus faciles à corriger. Avec un niveau de dépense publique sensiblement plus élevé que la moyenne, la Finlande, parmi les autres pays nordiques, montre qu'une intervention conséquente de l'Etat et des collectivités peut ne pas être synonyme de dysfonctionnements comme l'idéologie dominante le laisse trop souvent à penser. Restaurations et transports scolaires gratuits, taux d'encadrement réel des élèves beaucoup plus élevé, la Finlande a bien compris que le pari de l'avenir reposait sur un investissement en éducation conséquent. De plus la répartition des revenus est plus égalitaire en Finlande qu'en France. Changer l'école pour changer la société est un objectif noble en soi, encore faut-il que cette nouvelle école soit reste en adéquation avec la société, sans quoi on risque d'aggraver plus encore les inégalités et le sentiment d'injustice qui en découle.

Une tradition de la négociation collective pour des réformes qui dépassent à la fois le clivage et le temps politique.
S'il est un pan entier de la culture finlandaise complètement ignoré du ministre c'est bien celui-ci. De la même manière que les suédois ou les danois prennent leur temps pour mettre en place de véritables réformes structurelles, qu'ils s'agissent de la décentralisation ou de la réforme du marché du travail, les finlandais ont amorcé les premières transformations de leur système éducatif au début des années 70. Il aura fallu pas moins de 25 ans au lycée finlandais pour se voir réformer complètement, les derniers textes en vigueur datant de 1998. En France, Xavier Darcos reste inflexible quant au calendrier de sa réforme, persuadé qu'il arrivera à faire en quelques mois ce que les finlandais ont réalisé en plusieurs décennies. Marche forcée, contrainte du mandat présidentiel oblige, tout doit être bouclé en moins de 10 mois pour penser la nouvelle classe de seconde, avec une ouverture prévue début 2009. On n'ose imaginer les conditions de préparation des nouveaux programmes d'enseignement. Et pourtant ce sont avant tout le temps long de la réflexion et la concertation qui ont fait des réformes nordiques de véritables succès.

Une perception du métier d'éducateur et d'enseignant diametralement opposée à celle de Xavier Darcos
Pour garantir la réussite des élèves, il faut instaurer un suivi individualisé. Les recherches de N. Mons le montre. Pourtant les suppressions massives de postes vont dans le sens inverse. Avant de parler des enseignants, parlons des conseillers d'orientation. Le scandale de l'échec en premier cycle universitaire (on utilise à tort le chiffre choc d'un 1 étudiant sur 2 sans diplôme au sortir de trois ans d'études, alors que c'est plutôt 1 sur 4) est avant tout un problème d'orientation. En effet, si 86% des bacheliers généraux sortent de l'enseignement supérieur avec un diplôme en poche, c'est n'est le cas que de 36% des bacheliers technologiques, orientés souvent par défaut vers l'université. Dans le système finlandais, pas de CPE ni de surveillants, mais un conseiller d'orientation pour 200 élèves, des psychologues et infirmières dans chaque établissement. En France on estime la répartition à un conseiller d'orientation pour 1500 élèves, ce qui signifie qu'ils sont souvent dispatchés sur plusieurs établissements et ne peuvent assurer qu'un jour de présence dans les collèges et lycées.

En ce qui concerne la conception du métier d'enseignant en Finlande. Ceux-ci sont encore largement valorisés, alors que les conditions des enseignants français se dégradent d'année en année depuis deux décennies. Les salaires des enseignants finlandais ne sont pas forcément très élevés mais dans une société où la répartition des revenus est plus égalitaire le sentiment de richesse ou de pauvreté relative est forcément amoindri. Laissons donc de côté les revendications salariales pour se centrer sur la considération du métier en lui-même. On assiste en France à une dévalorisation de fait des compétences et de la professionnalisme des enseignants : concours à bac+5 assurant des connaissances académiques certes, mais plus de formation professionnelle, si ce n'est sur le mode du "compagnonage", un ancien avec un nouveau. Sur le principe, je ne suis pas opposé à cela, mais je ne comprends pas bien comment le seul compagnonnage peut suffir pour acquérir les compétences et les capacités nécessaires à la profession d'enseignant. Les enseignants sont des professionnels, des professionnels de la pédagogie, de l'apprentissage et de la construction de connaissances. En tout cas c'est bien ainsi qu'ils sont considérés en Finlande, comme des professionnels qui connaissent leur métier. Le savoir ne suffit pas pour bien enseigner.


Pour aller plus loin :
Paul Robert, L'éducation en Finlande, les secrets d'une étonnante réussite

5 commentaires:

Denis Colombi a dit…

Arf, je voulais faire une note sur les conséquences de la disparition du groupe classe, mais je vais te laisser t'en charger du coup :)

Bertaga a dit…

En effet, la réforme va devoir se faire au pas de charge si mister X veut l'imposer aux secondes à la rentrée 2009.

Justement, à ce sujet, je me demande combien de temps il faut aux professeurs, éditeurs de manuels, proviseurs, etc. pour être prêts à appliquer cette réforme.

C'est un peu terre-à-terre comme question mais, dans la pratique, combien de temps faut-il pour créer de nouveaux manuels de secondes ? pour que les logiciels qui permettent de gérer les emplois du temps soient compatibles avec cette modularité semestrielle ? pour que les profs de SES apprennent à enseigner le droit et la micro-économie ? etc.

Tom Roud a dit…

Ce qui m'étonne le plus dans cette histoire est qu' on s'oriente vers une baisse sensible du temps passé à l'école, et donc forcément, des connaissances acquises dans le secondaire. Ces connaissances qui ne sont plus acquises dans le secondaire, devront logiquement l'être à l'université. Or, cela signifie donc plus de monde à l'université (et en particulier en finir avec le serpent de mer de la sélection). Cela signifie surtout une réforme indispensable de l'université, une réflexion sur ses missions, etc... Il ne me semble pas que les choses aient été faites correctement avec la réforme Pécresse; pour l'instant, il me semble surtout qu'on va envoyer des élèves en connaissant moins dans des universités toujours miséreuses.

moustic a dit…

"En effet, si 86% des bacheliers généraux sortent de l'enseignement supérieur avec un diplôme en poche, c'est n'est le cas que de 36% des bacheliers technologiques, orientés souvent par défaut vers l'université"

Je suis enseignant dans les filières technologiques et je découvre ce chiffre !
Je conteste celui-ci, un peu réducteur pour la filière :
1 - elle compte les bacs SSI (ex.E) -STI (ex.F) - STG (ex.G) - STL, etc.
2 - elle permet à des élèves "exclus" du général de revenir dans le système.
3 - beaucoup d'élève poursuivent en BTS et DUT avec succès.

Evitons de taper sur les copains (merci !)

Pierre Maura a dit…

Ce sont les chiffres de la DEPP (la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance du Ministère de l'EN). Ils concernent les filières universitaires classiques comme je le disais dans mon billet. Il est évident que les bacheliers technologiques réussissent mieux dans les DUT (diplôme universitaire de technologie) et les BTS (brevet de technicien supérieur), qui d'ailleurs leur était destiné à leur création, qu'à l'université. Loin de moi l'idée de taper sur les collègues, même si notre cher ministre nous pousse à le faire en accroissant dangereusement la concurrence entre les enseignements dans sa réforme du lycée.