lundi 31 mars 2008

les femmes, l'avenir du développement durable ?

Ce matin sur France Inter on pouvait écouter l'émission d'Isabelle Giordano, Service Public, qui portait sur un curieux sujet : les femmes et le développement durable. 6e semaine du DD oblige, il fallait trouver un sujet dans l'actu, et des partenaires de choc : le WWF et Femme Actuelle. Ils publient dans un numéro spécial du mensuel féminin les résultats d'un sondage TNS-Sofres qui montre que les femmes sont à la pointe en matière de consommation de produits "verts" et "bios". Mais n'est-ce pas simplement le résultat d'une répartition des tâches domestiques toujours aussi sexuée ?

Il y a un point positif à faire ce genre d'émission, c'est de se rendre compte qu'il n'y a même pas besoin de faire de la sociologie, l'intuition suffit pour se rendre compte du côté grotesque de la chose. Dans les 100 et quelques commentaires d'auditeurs-internautes que l'on peut trouver sur le site, un bon nombre s'étonne de validité du sondage : apparemment seules des femmes ont été interrogées, et cela n'empêche pas les commanditaires du sondage d'affirmer que les femmes sont plus concernées par le développement durable que les hommes. Dans un second temps, nombreux sont les commentateurs qui reviennent sur le fait que la répartition des tâches domestiques au sein des couples est probablement l'explication première des résultats de ce sondage.

Malheureusement l'enquête TNS Sofres n'est pas disponible en ligne, ni sur le site de l'institut de sondage, ni sur celui du WWF, pas plus sur celui du magazine. Il faut bien vendre le papier, me direz-vous. C'est dommage parce qu'on serait très curieux de connaître la teneur des questions posées aux interviewées. En attendant, rien ne nous permet de savoir si les enquêteurs ont tenu compte de la sur-représentation des femmes parmi la population qui fréquente les enseignes de la grande distribution.

Enquête Emploi du temps
Pour satisfaire notre appétit de statistiques, on peut tout de même se retourner vers les enquêtes "Emploi du temps" (EDT) et "Mode de vie" de l'INSEE. Ces enquêtes réalisées environ tous les 10 ans (pour l'enquête EDT) consistent à donner à des milliers d'individus (plus de 15000 pour la dernière en date) un carnet dans lequel ils doivent noter leurs activités et les durées de celles-ci pour une journée donnée, par tranche de 10 minutes.

Dans la dernière enquête (1998-99) on pouvait constater que si les hommes consacraient en moyenne deux heures et demie par jour aux taches domestiques, les femmes y passaient allègrement deux heures de plus. Elles assuraient plus de 80% des tâches domestiques vécues comme des corvées. Sur la période que permet de couvrir les enquêtes EDT (1967-1999), on constate un léger rééquilibrage, à savoir une augmentation de la part des hommes dans les tâches domestiques. Mais que l'on ne s'y trompe pas : il ne s'agit pas tant d'un investissement supplémentaire de la gent masculine, mais bien d'une baisse globale du temps consacré aux tâches domestiques qui profite d'abord aux femmes, baisse due aux progrès de la technique et à la démocratisation des équipements ménagers.

Par ailleurs, s'il est vrai que la durée que les hommes consacrent aux tâches domestiques a progressé depuis la fin des années 60, il semblerait que ce processus ce soit arrêté dans les années 80 pour se stabiliser. Faute de données plus récentes, on ne peut conclure ni à une amélioration de la situation, ni à une détérioration. Une chose est sûre, les évolutions sont particulièrement lentes dans le domaine de la répartition des tâches domestiques au sein des couples.

Les mentalités évoluent lentement.
Les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes a cesser (ou diminuer) leur activité professionnelle après l'arrivée du premier enfant. Il y aurait comme une raison supérieure et naturelle à cela (si je choppe celui qui a inventé l'instinct maternel !!!). Cela explique, pour partie seulement, cette répartition au désavantage des femmes. On pourrait discuter encore longuement sur la part que prend la charge intellectuelle de ces tâches : qui est ce qui pense à laver la maison ? à faire la liste de course ? On pourrait également parler d'éducation sexuée : pourquoi, en tant qu'homme, suis-je si incompétent pour faire une liste de courses ?

La preuve que les mentalités évoluent lentement, on la trouve également dans les superbes interventions des invitées de l'émission que je citais en début de billet. Pour Serge Oru, directeur du WWF, "les femmes vont sauver la planète". "L'écologie c'est la science de la maison*, [les femmes] ont le don du temps, le don de la vie, elles sont la matrice de l'avenir écologique". Et ce n'est pas tout, les inepties continuent, dans une interview donnée au magazine que l'on peut lire ici : "L'activisme [des femmes] est bien réel même s'il reste quelques poches de résistances. En majorité elles ne sont pas prêtes à abandonner leur lave-linge". Je vous laisse juge.

Le pire, c'est qu'une femme, Muriel Picard la rédactrice en chef de Femme Actuelle, ne soit pas capable de prendre plus de recul que son acolyte. A tout bout de champs elle se félicitait que la femme soit l'avenir du développement durable (de la consommation verte plutôt) : "c'est elle qui à la charge du quotidien, qui est en prise directe avec la réalité". Si même les femmes se félicitent de faire les corvées à la place des hommes...


* C'est exact. L'étymologie du mot écologie renvoie à Oikos, la maison, et Logos, la science.

Sources :
- France Inter, Service public, Les consommatrices passent au vert, émission du 31 mars 2008
- Numero spécial de Femme Actuel en partenariat avec le WWF
- Dumontier F., Guillemot D. et Méda D., "L'évolution des temps sociaux au travers des enquêtes Emploi du temps", in Economie et Statistique, n°352-353, INSEE, sep 2002.
- Ponthieux S., Schreiber A., "Dans les couples de salariés, la répartition du travail domestique reste inégale", in Données sociales, la société française, INSEE, 2006.

Crédit photo : A woman's work is NEVER done! par Solcookie, sur Flickr.

6 commentaires:

J-E a dit…

Zut je suis le seul à me faire avoir alors, moi je fais la vaisselle et les courses pendant qu'Emmeline ramène l'argent et trolle.

Bah de toute façon tout ça ce n'est qu'un banal problème de théorie des jeux, les deux membres du couple négocient sur la répartition des tâches ménagères et celui qui a le point de menace le plus élevé en fait le moins (par exemple si quelqu'un ne supporte pas de vivre dans le désordre c'est lui qui va ranger).

Non je plaisante :)

Denis Colombi a dit…

@ Pierre : il ne reste plus qu'à mener un autre sondage : sur les commentateurs du site de France Inter, combien ont fait un bac ES ? :)

@ j-e : en même temps, ça peut très bien être un problème théorie des jeux. La vraie question, c'est pourquoi les femmes ont plus de difficulté à vivre dans le désordre que les hommes. Finalement, la microsociologie de Jean-Claude Kaufman va plutôt dans ce ses.

Pierre Maura a dit…

@J-E : il faut croiser les regards ! bon j'arrête de remuer le couteau dans la plaie ;)

@denis : dis donc, t'avais pas De Singly dans ton jury d'agreg toi ? On t'a obligé à citer Kaufman ou quoi ?

Denis Colombi a dit…

@ Pierre : je l'ai eu deux fois même, ce cher François... j'en suis ressorti avec quelques traumatismes.

Sa femme a dit…

Je vous rassure, Pierre est effectivement très nul pour la liste de course, mais il fait si bien le repassage... ! Et puis l'année prochaine, il sera TZR, alors il aura du temps pour la lessive et les courses !

La femme de l'économiste a dit…

Je tiens à signaler que c'est moi qui fais la cuisine !

Et aussi à rappeler qu'une autre vision du couple est qu'on cherche à maximiser l'utilité globale (qu'elle soit la moyenne arithmétique ou géométrique des utilités individuelles ou toute autre construction complexe) plutôt que chacun la sienne propre. Comme (i) - c'est connu, ou c'est du moins ce que prétend mon papa à la grande ire maternelle - les femmes adooooorent faire les courses, (ii) les hommes abhorrent les tâches ménagères plus encore que les femmes ou (iii) ils s'y prennent si mal que de toute façon il faut repasser derrière ou se priver de repas pendant une semaine, la plus grande dévolution de tâches ménagères aux femmes est parfaitement rationnelle. Ou du moins rationalisable sous la probabilité cliché-neutre.