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dimanche 19 décembre 2010

Sur le pouvoir des mots.

Une recension du dernier ouvrage de Josiane Boutet (Le pouvoir des mots) sur le site liens socio par mon collègue Igor Martinache, me rappelle un vieil article d'Actes de la Recherche en Sciences Sociales où Pierre Bourdieu observait l’idée régionale comme un fait social, et rappelait que l'idée de région devait en très grande partie son existence au caractère performatif du discours portant sur lui.

C'est là la caractéristique du discours performatif : dans un tel énoncé, les mots produisent la réalité qu'ils nomment. Je ne résiste pas au plaisir de relire ces fameuses phrases de Pierre Bourdieu, si caractéristiques de son écriture exigeante :

L'acte de magie sociale qui consiste à tenter de produire à l'existence la chose nommée peut réussir si celui qui l'accomplit est capable de faire reconnaître à sa parole le pouvoir qu'elle s'arroge par une usurpation provisoire ou définitive, celui imposer une nouvelle vision et une nouvelle division du monde social : regere fines, regere sacra, consacrer une nouvelle limite.

L'efficacité du discours performatif qui prétend faire advenir ce qu'il énonce dans l'acte même de l'énoncer est proportionnelle à l'autorité de celui qui l'énonce : la formule "je vous autorise partir" est eo ipso une autorisation que si celui qui la prononce est autorisé à autoriser, a autorité pour autoriser.

Pierre Bourdieu, "L'identité et la représentation", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°35, 1980.


Nous devons la notion de performativité au philosophe du langage John L. Austin (1911-1960). Pour en savoir plus, voir les travaux de Sandra Laugier, notamment l'article Performativité, normativité et droit.

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jeudi 15 avril 2010

Enseigner Bourdieu dans le 9-3

Via le Twitter d'Une heure de peine, on accède à un billet fort intéressant. Même si je n'ai pas enseigné dans le "9-3", faire passer les théories sociologiques de Pierre Bourdieu c'est toujours une expérience pédagogique et didactique intense. Lecture conseillée :

Fabien Truong, « Enseigner Pierre Bourdieu dans le 9-3 : ce que parler veut dire », Socio-logos. Revue de l'association française de sociologie [En ligne], 5 | 2010, mis en ligne le 13 avril 2010, Consulté le 14 avril 2010.

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jeudi 23 juillet 2009

Jeanbart et Bourdieu

Le directeur politique d'Opinion Way a vu ses propos rapportés comme tels dans un article paru hier sur le site www.lemonde.fr :

En France, une école de sociologie a toujours critiqué les sondages, c'est l'école bourdieusienne, qui prône le qualitatif par rapport au quantitatif.
C'est moi qui souligne.

Apparemment Bruno Jeanbart n'a pas bien lu Pierre Bourdieu. Dès ses premiers travaux sur la société Kabyle alors qu'il est encore assistant à Alger, P. Bourdieu croise les différentes méthodes d'enquête sociologique, qu'il s'agisse de l'enquête statistique, de l'entretien, de l'observation ethnographique, ou du travail sur archives, etc... Et on n'imagine mal Bourdieu et Passeron se passer de l'outil statistique pour des oeuvres telles que Les Héritiers ou La Reproduction. Bourdieu n'a donc jamais prôné le qualitatif par rapport au quantitatif. Pourquoi le sociologue devrait-il se priver d'un outil ? Certes il s'en est pris au sondage d'opinion et à leur construction dans Questions de sociologie (j'en parlais là). Mais ce n'est pas pour autant qu'il reniait les apports d'un outil aussi précieux que les enquêtes stats. Seulement, en bon sociologue, il questionnait sa propre méthodologie, qu'il s'agisse de la qualité des questions d'une grille d'entretien, ou de la pertinence des catégories construites pour une enquête quantitative.

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mercredi 19 mars 2008

Ce que parler veut dire... pour le professeur

Pourquoi un professeur doit-il surveiller son langage et celui de ses élèves ? Pourquoi ? D'abord parce que l'Etat, son employeur, lui en a donné la mission :
Quelle que soit la discipline qu’il enseigne, [le professeur] a une responsabilité dans l’acquisition de la maîtrise orale et écrite de la langue française et dans le développement des capacités d’expression et de communication des élèves.
Circulaire 97-123 relative aux missions du professeur

Mais finalement, ça ne répond pas vraiment à la question "pourquoi ?", pourquoi cette responsabilité. En relisant Bourdieu, j'ai compris :
Le professeur, qu'il le veuille ou non, qu'il le sache ou non, et tout spécialement lorsqu'il se croit en rupture de ban, reste un mandataire, un délégué qui ne peut pas redéfinir sa tâche sans entrer dans des contradictions ni mettre ses récepteurs dans des contradictions aussi longtemps que ne sont pas transformées les lois du marché par rapport auxquelles il définit négativement ou positivement les lois relativement autonomes du petit marché qu'il instaure dans sa classe. Par exemple, un professeur qui refuse de noter ou qui refuse de corriger le langage de ses élèves a le droit de le faire, mais il peut, ce faisant, compromettre les chances de ses élèves sur le marché matrimonial ou sur le marché économique, où les lois du marché linguistique dominant continuent à s'imposer.
Pierre Bourdieu, "Ce que parler veut dire", Questions de sociologie, pp. 105-106, Les Editions de Minuit, 1980


Faut vachement que j'fasse gaffe à ce que je débite...

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mercredi 17 octobre 2007

Sondages, opinion et régimes spéciaux

Ce matin deux sondages réalisés par BVA et CSA pour leurs clients, respectivement Le Figaro et L'Humanité, ont annoncé des résultats exactement opposés quant au sentiment des français à l'égard de la grève de demain, jeudi 18 octobre. Le Figaro - L'Huma (17.10.2007)Cela me rappelle un billet que j'avais rédigé au lendemain du second tour des élections Présidentielles. Dans ce billet je reprenais la célèbre formule de Pierre Bourdieu, l'opinion publique n'existe pas.

Et effectivment, je continue de croire que l'opinion publique n'existe pas, mais plus précisément qu'elle se construit. Pour ceux qui n'ont pas le courage de relire le billet de mai dernier, je colle ici le paragraphe en question :

Pourquoi l'opinion publique n'existe pas
[Selon Pierre Bourdieu,] les sondages supposent que tout le monde peut avoir une opinion sur tout. Ils surestiment à la fois l’intérêt et la compétence des personnes interrogées, et posent aux gens des questions qu’ils ne se posaient pas, et qu’ils n’avaient pas l’intention de se poser parce qu’elles ne les intéressent pas. Ils exercent par ailleurs un effet d’imposition de problématique par la formulation des questions. Ils amènent les personnes interrogées à se poser les problèmes dans des termes différents de ceux qu’ils auraient eux-mêmes utilisés. En agrégeant toutes les réponses, on leur accorde non seulement la même intensité mais également le même poids social alors qu’elles ne pèsent pas de la même manière. En supposant que toutes les opinions se valent, on oublie que chaque opinion dépend de la manière dont les gens s’insèrent dans les différents réseaux de sociabilité en fonction de leur âge, de leur sexe, ou de leur milieu professionnel.


Sur les sondages en eux-mêmes
Une fois ces quelques points rappelés, ne nous interdisons pas de lire les résultats des ces sondages. Vous les trouverez ici et . Qu'est ce qu'on regarde en premier ? La question posée bien sûr :

Pour BVA-Le Figaro :
Les syndicats de la SNCF et de la RATP appellent à une journée de grève le jeudi 18 octobre pour protester contre la réforme des régimes spéciaux de retraite. Vous-même pensez-vous que ce mouvement est tout à fait justifié, plutôt justifié, pas vraiment justifié ou bien pas justifié du tout ?


Pour CSA-L'Humanité :
Vous savez que plusieurs syndicats de la SNCF, de la RATP, d'EDF-GDF, de l'ANPE, de l'UNEDIC, de l'Education nationale appellent à une journée nationale d'action et de grève le 18 octobre prochain, notamment sur l'avenir du système de retraite et des régimes spéciaux . Quelle est votre attitude à l'égard de ce mouvement ?


Première remarque, les formulations diffèrent grandement. Or on sait que les questions orientent fortement les réponses. Dans le cas de BVA, le mouvement syndical est présenté comme "protestataire" et allant "contre" une "réforme des régimes spéciaux". Dans la formulation de CSA, le même mouvement est présentée comme une journée "d'action", et non pas "contre les régimes spéciaux" mais "sur l'avenir du système des retraites" puis ensuite celui des régimes spéciaux.

En présentant le mouvement uniquement sous l'angle de la contestation, BVA a biaisé sa question. En posant la question des régimes spéciaux à l'intérieur de celle de l'avenir du système de retraite, CSA l'a pratiquement biaisée également : en effet les gros titres de l'Huma, forcément courts et nécéssairement percutants, ont pratiqué le raccourci en annonçant "54% de français soutiennent la grève".

Du côté des réponses...
Là aussi la différence entre les deux instituts est assez éloquante. Pour BVA seulement quatre choix : le mouvement peut être aux yeux des français soit tout à fait justifié, soit plutôt justifié, soit pas vraiment justifié, ou enfin pas du tout justifié. Reste un résidu de "Ne se prononce pas" (NSP) dont on parlera plus loin. Pour CSA maintenant, changement de programme : l'éventail est plus large, 5 réponses sont possibles. Le soutien, la sympathie, l'indifférence, l'opposition, et enfin l'hostilité. BVA n'avait même pas envisagé que l'on puisse être indifférent à ce mouvement. Pourtant, si on ne considère que les conséquences du mouvement, extrait de son contexte social (la question des régimes spéciaux), une majorité de français n'utilisent pas les transports en commun pour se rendre à leur travail. Ils ne seront donc pas touchés par le mouvement... ils peuvent donc logiquement y être indifférents. En réduisant le champ des possibles pour ses enquêtés, BVA les a obligé à se situer d'un côté ou de l'autre de la barrière. Bien sûr il y avait le NSP pour montrer son indifférence, mais il n'est pas proposé par les enquêteurs au téléphone comme peut l'être la proposition "Indifférent" dans l'autre sondage.

Il faut s'arrêter sur cette indifférence : je reprends Question de sociologie de Pierre Bourdieu à propos des enquêtes par sondage.
L'information la plus importante qu'un sondage livre à propos d'un groupe, ce n'est pas le taux de oui ou de non, le taux de pour ou de contre, mais le taux de non réponses, c'est-à-dire la probabilité, pour ce groupe d'avoir une opinion.

Et je vous invite vivement à lire ou relire le reste des pages 238 à 242 de cet ouvrage.

Il y aurait tant de choses à dire, c'est frustrant de s'arrêter là. Mais pourtant il faut bien, car à chaque jour suffit sa peine.

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lundi 24 septembre 2007

Mettre un mot pour un autre c'est changer la vision du monde social

Ce matin sur France Inter, Jean-Pierre Raffarin était l'invité de Nicolas Demorand. Il est revenu longuement sur la situation financière de la France suite aux quelques mots "maladroits" prononcés par François Fillon en fin de semaine dernière. Je ne reviendrai pas ici sur les imprécisions économiques dont à fait preuve l'ex Premier Ministre, mais sur son point de vue sur la politique française, qui s'attache trop aux querelles de mots, et pas assez au débat d'idée, selon lui. C'est assez intéressant qu'un homme politique dise y-en-a-marre-de-jouer-sur-les-mots, alors que la politique c'est justement ça, utiliser des mots pour faire passer des idées. Sans mots, pas d'idées, puisqu'il serait impossible de les nommer. Bref, cette bizarrerie Raffarinesque me renvoit en échos des paroles prononcées avant ma naissance par Pierre Bourdieu :
Si le travail politique est essentiellement un travail sur les mots, c'est que les mots contribuent à faire le monde social. En politique, rien n'est plus réaliste que les querelles de mots. Mettre un mot pour un autre c'est changer la vision du monde social, et par là, contribuer à le transformer.
Extrait d'un entretien avec Didier Eribon, Libération, 19 octobre 1982.

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mardi 18 septembre 2007

L'aristocratie patrimoniale : une nouvelle classe sociale ? (1)


N'ayons pas peur d'être schématique, c'est parfois plus utile pour comprendre. Sociologues confirmés, passez votre chemin, sinon je risque des volées de bois vert. En sociologie, il y avait jusqu'à un temps pas si ancien deux grandes façons de percevoir la réalité sociale (enfin c'est plus compliqué que cela, mais partons du commencement).


Soit on imagine que les différentes catégories sociales s'empilent les unes sur les autres, comme des strates, et que la hiérarchie s'établit en fonction d'un critère (ou plus), d'une valeur reconnue par tous. Prenons l'exemple le plus courant dans les représentations, l'argent. L'échelle se construit selon les revenus, et la valeur qui correspond c'est l'argent. Les strates sont alors organisées dans une certaine continuité (ne pas en avoir, en avoir un peu, pas mal, énormément). Il y a proximité entre ces strates : ceux qui sont dans celle du dessous n'aspirent qu'à monter, et ainsi de suite jusqu'au sommet. Il n'y a pas à proprement parler d'affrontement entre les strates.

L'affrontement, c'est l'autre façon de voir les choses : les groupes sociaux constituent des classes, avec la particularité d'être non seulement repérables par un ensemble de caractéristiques propres à chaque classe, mais également d'avoir conscience d'exister en tant que classe. Qui dit caractéristiques particulières dit intérêts particuliers à chaque classe. D'ici au conflit social il n'y a qu'un pas, qu'un certain Karl Marx avait franchi allègrement en son temps, en parlant de domination, d'alienation et de lutte des classes. Les bourgeois qui ont tout exploitent les prolétaires qui n'ont que leur force de travail, mais comme le capitalisme est petri de contradictions, le système court à sa perte : dans la lutte acharnée que se livre bourgeoisie et prolétariat, les derniers ne peuvent que vaincre les premiers (un jour je vous expliquerai), et c'est tant mieux parce que c'est le sens de l'histoire...

Et voilà, "ça n'a pas loupé" me direz vous, "dès qu'il parle de classes sociales, il faut qu'il embraye sur Marx, c'est pas possible, il peut pas s'en empêcher"... Et bien ça change, car tout change (eh oui, ensemble, tout devient possible, souvenez-vous !).

Si la sociologie marxiste avait largement contribué à la popularisation du concept de "classe sociale" dans les années 60, il semblait tombé en désuétude depuis la fin des années 80 et les années 90. Et puis depuis quelques années, voilà qu'il repointe le bout de son nez, mais avec une autre interprétation possible, à mi-chemin entre les deux précitées. Les sociologues qui souhaitent réhabiliter le concept de classe retiennent généralement trois critères pour déterminer si un groupe social s'apparente à une classe ou s'il n'est qu'un agglomérat d'individus.

Le premier critère est celui de la place dans le système productif, plus simplement la façon de contribuer à la création des richesses : est-ce que j'apporte du travail ? du capital ? les deux ? Et quelle est ma place dans la division du travail ?
Le second critère est celui du mode de vie : y a-t-il communauté des modes de vie ? Valeurs, pratiques, consommation... on retrouve ici un héritage bourdieusien, avec une sorte d'habitus de classe. Enfin, le troisième et dernier critère est celui de l'immobilité sociale : pour qu'il y ait classe il faut qu'il y ait une certaine stabilité (peu d'ascencions sociales, peu de déclassement) et une certaine homogamie (le fait de choisir un conjoint qui nous ressemble socialement).

Comme le rappelait si bien Notre Président il y a quelques jours, "un peu de méthode ne nuit pas à la résolution des problèmes".
A suivre...


Crédit photo : Nathan Gibbs sur Flickr

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jeudi 30 août 2007

Enseignant : l'entrée dans le métier


Une fois n'est pas coutume (sur ce blog, sinon le sujet est en passe de devenir un vrai "marronnier" [1]), attardons nous quelques instants sur la rentée des classes du côté des enseignants. Je ne résiste pas à l'envie de vous faire partager ce petit papier écrit par Gilles Lazuech et Pascal Guibert (maîtres de conférence à l'Université de Nantes en sociologie et en science de l'éducation). Il vient de faire l'objet d'une communication au congrès international Actualité de la recherche en Education et en Formation qui se tient depuis mardi à Strasbourg. Et il est fort intéressant, en particulier pour les jeunes qui, comme moi, entament leur carrière de prof.

Il s'agit d'un suivi de cohorte réalisé de 1998 à 2003 sur une population initiale de 550 individus. Les deux chercheurs sont parvenus à mettre en évidence deux modes d'accès au métier chez les enseignants débutants, modes d'accès fortement influencés par les caractéristiques scolaires et sociales des individus. A partir de là, deux groupes peuvent se distinguer, que les auteurs de l'étude nomment les "héritiers" et les "oblats". Si le terme d'héritiers renvoie directement à la sociologie de P. Bourdieu (et renvoie donc à un concept parfaitement intelligible), celui d'oblat mérite d'être explicité. Oblat vient du terme latin oblatus, signifiant "qui est offert". Depuis longtemps inscrit dans le vocabulaire monastique, il permet de désigner une catégorie particulière de religieux. Un petit tour dans Universalis nous apprend que l'oblat était "celui qui, dans une communauté religieuse, n'avait pas fait de vœux et possédait un statut à part : il ne participait pas aux élections aux charges, mais pouvait porter l'habit. Pratiquement, il s'agissait souvent de personnes n'ayant pas les capacités physiques ou mentales requises des religieux à part entière". Je ne sais pas si les auteurs se sont contentés du sens latin, ou bien ont voulu aller plus loin dans l'analogie entre les véritables oblats et une catégorie d'enseignants se limitant à jouer le rôle social d'enseignant sans en avoir toutes les clés. Toujours est-il que ceux qui réussissent le mieux leur entrée dans le métier ne sont pas forcément ceux que l'on croit.

Les "héritiers" sont majoritairement issus des fractions supérieures des classes moyennes, des hommes, enseignant dans "les disciplines les plus attachées au modèle de l’excellence scolaire à la française (la Philosophie, les Lettres, l’Histoire,…)". Amour de la discipline, études universitaires parfois longues, bons élèves tout au long de leur scolarité, telles sont leurs caractéristiques. Les "oblats" sont quant à eux majoritairement issus des classes populaires et classes moyennes basses. "Ils considèrent qu’ils sont redevables de l’école et sont prêts à « rendre » dans une logique maussienne du don contre-don". Ils vivent leur métier comme une promotion sociale et tirent une satisfaction plus importante que les héritiers de la réalité des situations d'enseignements. Alors que les héritiers peuvent être déçus du fait que le côté relationnel du métier de prof prenne le pas sur la transmission du savoir en tant que tel, c'est précisément pour cette même raison que les oblats connaissent une insertion professionnelle plus aisée. "L’esprit de mission qui les caractérise, s’actualise de façon assez heureuse dans un rapport aux élèves dans lequel la dimension relationnelle est jugée importante dans la relation pédagogique".

Cet état de fait n'est pas immuable selon les auteurs puisque, et c'est là l'avantage de l'étude longitudinale, ils parviennent à mettre en avant comment la situation, le vécu des premières années d'enseignement, influe sur le parcours d'insertion suivi par les enseignants débutant lors des premières années de leurs carrières. Ils dégagent alors quatre parcours différents. "Etre de passage", "jouer les bouche-trous", c'est souvent le ressenti des TZR, Titulaires en Zone de Remplacement. Ils n'ont pas de classe à l'année, et vive mal le fait d'être payé à rien faire, notamment du fait que les autres enseignants ne se privent pas pour leur faire des remarques. Je ne peux que vous renvoyer au blog du prof-à-la-dérive, et notamment à cette note là et celle-ci. Plus scientifique, Xavière Lanéelle est intervenue dans le même congrès AREF sur la prise de parole des enseignants titulaires remplaçants. "Tenir par le relationnel", deuxième parcours, celui de ceux qui sont envoyés au charbon dans un environnement "hostile" (dixit X. Darcos). La difficulté renforce les liens entre les jeunes profs, et avec des profs plus expérimentés également. "La conversion inachevée" est ce que vivent les profs qui ne parviennent pas à réduire le décalage entre "entre leur conception de l’activité d’enseignement et ce qu’ils vivent sur le terrain". Il s'agit souvent de ceux qui ont choisi cette voie par "amour de la discipline", ou par vocation, et qui ne peuvent lutter contre la persistance de leur représentation du métier. Enfin il y a "les installés". Ouf, ceux là parviennent à adapter leur conception du métier à la réalité de la pratique, mais cet ajustement n'est rendu possible que par des conditions optimales : satisfaction quant à l'implantation géographique du poste occupé, pas d'isolement relationnel, titularisation dans un établissement qui permet de créer des liens, etc. Cette dernière catégorie représente dans la cohorte des enquêtés près d'un tiers des individus.

L'existence de ce genre d'enquête est vraiment très importante. Le simple fait d'être conscient de ces réalités pourrait permettre à bien des débutants d'éviter la déprime, le blues du début de carrière, le sentiment d'isolement dans le métier. Ensuite il apparaît comme indispensable d'améliorer la préparation des jeunes profs, de faire tomber leur propres représentations de la pratique enseignante avant même qu'ils ne s'attachent à transformer celles de leurs élèves. Les concours, centrés sur la maîtrise des disciplines, permettent de recruter de bons spécialistes certes, mais qui peuvent s'avérer complètement déconnectés des réalités de l'enseignement. Au contraire, ils ne permettent pas de sauver celui qui est fait pour le métier de prof, mais qui devra combler ses lacunes disciplinaires sur le tas.

Sources :
Guibert Pascal et Lazuech Gilles, Parcours d'insertion professionnelle des enseignants du secondaire, Communication au congrès AREF 2007, Strasbourg, août 2007

[1] Marronnier : Tout sujet récurrent qui fournit à intervalle régulier une info inintéressante au possible, mais vraiment pas épuisante à glaner (la rentrée des classes, le baccalauréat, les embouteillages du week-end, les « plages » en ville, les sports d’hiver, les universités d’été des partis politiques) ; votre premier emploi dans un organe de presse consistera souvent à secouer le marronnier. (définition trouvée sur Oulala.net)

Crédit Photo : Susiejulie sur FlickR

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lundi 4 juin 2007

Pierre Bourdieu a ressuscité...

...et je ne sais pas trop quoi en penser.

C'est à la mode il faut croire. Après l'ancien Président de la République, le sociologue est revenu lui aussi de la mort à la vie, et c'est ici : http://pierrebourdieu.hautetfort.com
A la mode la résurection donc, à la mode de faire parler les morts. Avant c'était tabou, "faire parler les morts", c'était mal. Maintenant on s'en amuserait presque. Les usurpateurs - puisque c'est bien de cela qu'il s'agit - vont jusqu'à (tenter de) copier le style d'écriture des usurpés. Ainsi on retrouve sur le blog de Pierre Bourdieu son style particulier et reconnaissable, des paragraphes-phrases, qu'on lit une première fois sans respirer, puis une seconde pour décortiquer, une troisième pour recoller les propositions entre elles, et une quatrième pour être sûr d'avoir compris. Amusant donc.

Et puis ensuite un sentiment bizarre, la peur de confondre. "J'ai lu un truc de Bourdieu"... Oui mais lequel ? Celui du blog ? Ou le "vrai" ? Quel Pierre Bourdieu a dit quoi ?

Se poser alors les bonnes questions : qui parle ? d'où parle-t-il ? pourquoi a-t-il intérêt à parler comme cela ? Finalement quels sont les ressorts de l'action, la motivation qui pousse à utiliser l'identité d'un mort, à singer son style ? Ici il s'agit de commenter l'actualité du nouveau Président, son discours, son habitus, sa place dans le champ, à la manière de Bourdieu. Finalement ça dérange. Pourquoi se faire passer pour un mort à ce moment là ? Pourquoi ne pas simplement utiliser un pseudonyme comme tant d'autres sur la toile ? Surtout que les premiers textes sont plutôt bien écrits et particulièrement sensés. Sans parler du fait que je ne suis pas sûr que le principal intéressé, le vrai Pierre Bourdieu, aurait particulièrement apprécié l'initiative...

Bref, toutes ces histoires de résurrection, ça me rappelle une réplique dans La sociologie est un sport de combat. A un moment du film, lors d'une conférence en public, une personne prend le micro pour répondre à ceux qui questionnaient le sociologue sans relache : "Oh, c'est pas Dieu, c'est Bourdieu". On va finir par en douter.

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