jeudi 7 février 2008

Jedi's links [3]

Cette semaine, glané ça et là sur la toile :

Via le café pédagogique, Que peut apporter aux enseignants la pensée d'Edgar Morin ? par Jacques Nimier (PedagoPsy.eu)

De l'académie de Platon à la Star Academy, par Michèle Narvaez (Sens public). J'ai connu un Monsieur Narvaez il y a quelque temps, mais je ne sais pas s'il y a un lien avec l'auteure de cet article.

La flexibilité danoise n'est pas seulement la flexibilité des contrats de travail
, par Alain Lefebvre (Sociétés Nordiques)

Deux notes bien senties sur Ceteris Paribus :
Au nom du people français
Le crime du 4 février

Les jeunes n'aiment pas l'entreprise ? ou comment ceux qui le pensent sont aussi ceux qui prouvent le contraire... par Olivier Bouba-Olga

Il n'y aura pas de billets dans les quinze prochains jours, pour cause de vacances bien méritées. Alors pour en savoir plus sur ma destination :

L’Argentine ou les limites du système de gouvernance financière internationale, par Guislaine Guiran (Melchior)

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mardi 5 février 2008

Revalorisation nominale, revalorisation réelle

Il y trois types d'annonces gouvernementales (ou presido-gouvernementale dans la "Ve République post moderne") : celles qu'il faut annoncer avant une période électorale, celles qu'il faut annoncer après, et celles qu'il faut annoncer suffisamment tôt pour que le soufflé soit retombé avant. Le paquet fiscal et la réforme des régimes spéciaux faisaient partie de la troisième catégorie. Les annonces de revalorisation du minimum vieillesse et du salaire des fonctionnaires entrent dans la première. Et nous ne savons pas encore quelles seront celles qui entreront dans la seconde catégorie, les paris sont ouverts.

Aujourd'hui François Fillon et Eric Woerth annoncent respectivement une revalorisation du minimum vieillesse de 25% d'ici à 2012 et l'augmentation du traitement des fonctionnaires de 3,7% en 2008. Belles annonces, qui font plaisir aux personnes concernées, mais sont elles si belles qu'elles en ont l'air ?

Dérapage de l'inflation pour le dernier trimestre 2007
En moyenne l'inflation s'élève à 1,5% pour l'année qui vient de s'écouler. Cela reste raisonnable si l'on compare à l'inflation de la zone euro qui grimpe à 3%, et à l'objectif de la Banque Centrale Européenne qui s'est fixé comme limite 2%. Rappelons que la stabilité des prix est l'objectif numéro un de la banque centrale. Mais si l'on observe plus particulièrement le dernier trimestre 2007, on observe des taux qui vont de 2% à 2,6% en rythme annuel.

La technique pour bien déflater
Pour transformer une valeur nominale en valeur réelle, en clair pour prendre en compte l'effet de l'inflation, il faut rapporter l'indice des salaires ou du minimum vieillesse à celui des prix.

On ne sait pas quelle sera l'évolution de cet indice des prix pour 2008. La BCE tient la ligne qui est la sienne, à savoir maintenir des taux d'intérêts suffisamment élevés pour freiner la création monétaire (le crédit) et donc limiter l'inflation. Mais il n'y a pas que l'inflation par la création monétaire, il y a également l'inflation par la demande (si je n'obtiens pas de crédit, je peux toujours désepargner ce qu'il me reste pour maintenir un niveau de consommation voire l'augmenter) et l'inflation par les coûts (si le prix des matières premières et des consommations intermédiaires que j'importe augmentent je dois les répercuter sur les prix de mes produits). Et la BCE ne peut rien y faire, sauf à maintenir un euro fort avec pour conséquences des importations facilitées mais des produits qui perdent en compétitivité-prix vis-à-vis des produits payés en dollars.

Bref, faisons l'hypothèse (complètement infondée mais c'est pour l'exercice) d'une inflation autour de 2,5% (soit entre le taux constaté sur la dernière période dans la zone euro et l'objectif de la Banque Centrale Européenne) alimentée notamment par la hausse du prix du pétrole. Si je calcule la hausse réelle du traitement des fonctionnaires pour 2008 : 103,7/102,5 x 100=101,17. La hausse nominale était de 3,7%, la hausse réelle sera de 1,17% avec une hypothèse à 2,5% d'inflation. De la même manière, si l'on se projette dans 5 ans avec le même taux d'inflation annuel, j'atteindrai un taux de 13,1% (= 1,025 x 1,025 x 1,025 x 1,025 x 1,025). La hausse nominale du minimum vieillesse de 25% se transforme, toujours avec l'hypothèse d'un taux d'inflation annuel de 2,5%, en une hausse réelle de 10,5%.

John Maynard Keynes avait mis en avant le phénomène de l'illusion monétaire : les individus n'interpretent que les revenus nominaux (ce qu'il y a en bas de la fiche de paye) et non leurs revenus réels. Pour Milton Friedman, cette illusion ne joue qu'un certain temps : on se fait avoir une fois, pas deux. Ce qui signifie que nos anticipations s'adaptent avec le temps. Quoi qu'il en soit, entrainez-vous à raisonner en termes réels, et non nominaux !

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lundi 4 février 2008

L'économie communiste de marché

Retrouvé via Rezo.net, un papier signé Alain Supiot et paru dans Le Monde daté du 25 janvier 2008 que je n'avais pas vu passé. Je vous conseille la lecture de l'article dans sa version intégrale (en cliquant ici). Si vous êtes pressés, j'en reproduis ici les derniers paragraphes qui me semblent tout à fait intéressants.

Avec leur arrogance habituelle, les Occidentaux ont vu dans [la conversion de l'Europe de l'Est et de la Chine à l'économie de marché], et l'élargissement de l'Union qui en a résulté, la victoire finale de leur modèle de société, alors qu'ils ont donné le jour à ce que les dirigeants chinois appellent aujourd'hui "l'économie communiste de marché".

On aurait tort de ne pas prendre au sérieux cette notion d'allure baroque, car elle éclaire le cours pris par la globalisation. Edifié sur la base de ce que le capitalisme et le communisme avaient en commun (l'économisme et l'universalisme abstrait), ce système hybride emprunte au marché la compétition de tous contre tous, le libre-échange et la maximisation des utilités individuelles, et au communisme la "démocratie limitée", l'instrumentalisation du droit, l'obsession de la quantification et la déconnection totale du sort des dirigeants et des dirigés. Il offre aux classes dirigeantes la possibilité de s'enrichir de façon colossale (ce que ne permettait pas le communisme) tout en se désolidarisant du sort des classes moyennes et populaires (ce que ne permettait pas la démocratie politique ou sociale des Etats-providence). Une nouvelle nomenklatura, qui doit une bonne part de sa fortune soudaine à la privatisation des biens publics, use ainsi de la libéralisation des marchés pour s'exonérer du financement des systèmes de solidarité nationaux.

Cette "sécession des élites" (selon l'heureuse expression de Christopher Lasch) est conduite par un nouveau type de dirigeants (hauts fonctionnaires, anciens responsables communistes, militants maoïstes reconvertis dans les affaires) qui n'ont plus grand-chose à voir avec l'entrepreneur capitaliste traditionnel. Leur ligne de conduite a été exprimée il y a peu avec beaucoup de franchise et de clarté par l'un d'entre eux : il faut "défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance". En tête de ce programme figuraient "l'établissement de la démocratie la plus large (...), la liberté de la presse et son indépendance à l'égard des puissances d'argent, (...) l'instauration d'une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie, (...) la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d'un syndicalisme indépendant". Rien de tout cela n'est en effet compatible avec l'économie communiste de marché.

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jeudi 31 janvier 2008

Jedi's links [2]

Comme promis, le petit florilège hebdomadaire...

Blogs
La discrimination comme nouveau paradigme par Denis Colombi (Une heure de peine)
Le mécano de la Générale par Gizmo (Le Blog de Gizmo)
Le monde (financier) est-il fou ? par Arnaud Parienty
BCE: Ne tirez pas sur le pianiste! par Jean Quatremer (Coulisses de Bruxelles) et la tonne de commentaires passionnés et passionnant (parfois).
Education et économie par Philippe Meirieu (Bloc-notes de Ph. Meirieu)

Réflexions
La réponse européenne à la crise financière est-elle appropriée ? par Florence Autret (La vie des idées)
Contre-expertise du rapport Attali (La Forge)

Radio
La fabrique de l'impuissance (La suite dans les idées - France Culture)

Presse écrite
Le prix Nobel d'économie Phelps juge inappropriée la baisse des taux américains (Les Echos/AFP)

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mercredi 30 janvier 2008

Etudiant, engage toi, tu regarderas moins TF1 !

L'Observatoire de la vie étudiante vient de publier dans le dernier numéro de OVE Infos les résultats d'une enquête qui devrait, au moins sur certains points, faire plaisir aux dirigeants associatifs étudiants. L'engagement associatif ne semble pas faire concurrence aux études, contrairement aux activités salariés. Les étudiants engagés sont également plus prompts que les autres à pratiquer des activités culturelles diversifiées. En fait le temps consacré à l'activité associative provoque une diminution du temps passé devant la télé. Quand on sait l'importance du recrutement de nouveaux adhérents dans les associations étudiantes, on ne peut que se réjouir d'avoir tout un arsenal d'arguments à sa disposition pour convaincre les étudiants encore réticents à l'engagement.

Ne perdons pas de vue qu'une association étudiante est par définition une association fragile. Les rythmes étudiants sont tels qu'à chaque rentrée, ce sont de véritables campagnes de recrutement qu'il faut mettre en place sur les campus. Les étudiants se réorientent, changent parfois deux ou trois fois de ville unversitaire pendant leurs cursus, partent à l'étranger, et puis surtout finissent par décrocher un diplôme et entrent dans la vie active. Un étudiant ne reste donc que très rarement plus de cinq années dans une association étudiante. D'où la difficulté pour ces associations de faire face à un "turn over" permanent de leurs adhérents.

L'importance des associations pour les établissements d'enseignement supérieur
Certaines Universités et Grandes Ecoles ont bien compris l'importance d'avoir un tissu associatif conséquent sur leurs campus. En terme d'ambiance, de vie étudiante, et in fine d'attractivité de ces institutions, un campus qui compte plusieurs centaines d'associations n'a pas le même dynamisme qu'un campus qui en compte 20. D'ailleurs, nombreuses sont les Grandes Ecoles qui obligent leurs étudiants à s'investir dans des associations, ou plus précisément dans des "projets", projets qui font même parfois l'objet d'une évaluation !

Ces projets sont souvent courts, sur une année, et ils sont censés avoir une vocation pédagogique : ils doivent permettre à l'étudiant de développer ses capacités d'organisation, de travail en équipe, de recherche de subventions. Mais plus loin, les responsables de ces grandes écoles cherchent à développer chez les étudiants un sentiment d'appartenance à l'institution permettant à la fois de favoriser l'intégration et donc la réussite des étudiants, mais aussi de donner envie aux futurs diplômés de rester en contact avec l'institution, par le biais de réseaux d'anciens. On sait l'importance des réseaux d'anciens dans l'insertion professionnelle des jeunes diplômés. Or une Ecole qui peut se targuer d'un taux d'insertion des étudiants particulièrement élevé est une Ecole attractive, vers laquelle les étudiants vont logiquement se tourner au moment de choisir où ils termineront leur cursus. Dans le milieu particulièrement concurrentiel de l'enseignement supérieur, ces atouts ne sont pas négligeables. Et dans notre système dual Universités/Grandes Ecoles, les Universités ont un temps de retard, même si beaucoup cherchent à le combler.

Avec ces projets éphémères on assiste à des créations d'associations au mois de septembre, pour les voir mourir 9 mois plus tard, sans savoir si de nouvelles recrues récupéreront la coquille laissée vide. Dans un tel système on est malheureusement bien loin de la philosophie associative, d'une philosophie de l'engagement comme la participation à une entreprise collective, comme un don de soi et de son temps au service d'une cause qu'elle soit culturelle, sociale, politique, syndicale, humanitaire, etc.

Après ces petites précisions, revenons à nos moutons, c'est-à-dire l'enquête de l'OVE.

Une enquête qui démonte les idées reçues.
A la question "veux-tu t'engager avec nous ?", le militant d'une association culturelle, solidaire, ou à vocation représentative se voit souvent rétorquer par les étudiants de première année "j'ai pas le temps, je veux réussir cette première année". Guillaume Houzel, responsable de l'OVE qui a rédigé les résultats de l'enquête, est clair :
L'engagement associatif ne paraît globalement pas peser (...) sur l'emploi du temps académique, qui, en moyenne, représente un peu plus de 35 heures par semaine, entre les cours et le travail personnel. D'ailleurs, on n'observe pas de différence sensible en terme de réussite académique.


Une autre idée reçue battue en brèche, l'engagement associatif ne pèserait pas sur les loisirs culturels, très important dans la vie étudiante. A part quelques militants acharnés qui passent leurs soirs et leurs week-end pour servir la cause qui les animent (certains se reconnaitront peut-être), les étudiants engagés sortent plus fréquemment [que les autres]. Ils se rendent plus souvent à des concerts, au théâtre, au musée et bien sûr aux soirées étudiantes (mais pas en discothèque). 54% des responsables, 49% des simples membres déclarent avoir fait au moins trois sorties différentes lors des 30 derniers jours, pour 35% des étudiants sans activité associative.

Autre argument pour recruter, c'est en fait surtout le temps passé devant la télévision qui paraît restreint en raison de ces activités supplémentaires. Sans activité associative, près des trois-quarts des étudiants sont des téléspectateurs très assidus. Ce n'est le cas que des deux tiers des étudiants engagés (et de quatre sur dix si on se limite à ceux qui regardent la télévision chaque jour). Les chaînes visionnées ne sont d'ailleurs pas les mêmes, puisque TF1 et M6 sont surtout appréciées par les étudiants sans engagement, tandis que les "associatifs" se tournent souvent vers le service public, France 2 et Arte notamment. En bref, toi l'étudiant, si tu ne veux pas laisser ton temps de cerveau disponible à Coca-Cola, engage toi !

Source :
Guillaume Houzel, Les engagements associatifs des étudiants, OVE Infos n°18, janvier 2008.

Crédit photo : La Vie Etudiante par Na Marginesie

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vendredi 25 janvier 2008

La sociologie dans le bureau de M. le Maire

Pierre Bourdieu, dans Question de sociologie disait de la sociologie qu'elle a d'autant plus de chances de décevoir ou de contrarier les pouvoirs qu'elle remplit au mieux sa fonction proprement scientifique. Cette fonction n'est pas de servir à quelque chose, c'est-à-dire à quelqu'un.
Demander à la sociologie de servir à quelque chose, c'est toujours une manière de lui demander de servir le pouvoir. Alors que sa fonction scientifique est de comprendre le monde social, à commencer par les pouvoirs. Opération qui n'est pas neutre socialement et qui remplit sans aucun doute une fonction sociale. Entre autres raisons parce qu'il n'est pas de pouvoir qui ne doive une part — et non la moindre — de son efficacité à la méconnaissance des mécanismes qui le fondent.

La sociologie politique et la sociologie des organisations, au sens de lieux d'exercice du pouvoir, sont à mes yeux deux des domaines les plus intéressants de la discipline sociologique. A l'heure où l'on reparle de supprimer l'échelon départemental du "mille-feuilles administratif" français, l'émergence depuis dix à quinze ans de la coopération intercommunale a créé, sans faire de bruit, un nouvel échelon dans la prise de décision politique. Les communautés de communes, d'agglomération, urbaines, redessinent le paysage administratif et politique français, induisant des modifications importantes dans la distibution des rôles joués par les acteurs de la démocratie locale.

Longtemps réservés aux politistes, ces lieux d'étude du champ politique que sont les Etablissements publics de coopération intercommunale (EPCI) sont peu à peu défrichés par Rémy Le Saout, sociologue nantais. En 1998, il signait un numéro de Problèmes politiques et sociaux intitulé Les enjeux de l'intercommunalité. Il a également dirigé avec François Madoré, géographe, un ouvrage collectif : Les effets de l'intercommunalité, sorti en 2004 aux Presses universitaires de Rennes. Plus récemment il signe un papier dans le cadre de la quatorzième journée d’étude du GDR Cadres, consacrée à l'encadrement dans les organisations publiques. Il revient sur les effets de l'intercommunalité sur les liens qu'entretiennent les maires avec leurs directeurs des services. Trés intéressant pour qui s'intéresse à la sociologie des organisations, à la sociologie politique ou pour ceux qui travaillent au quotidien dans les collectivités territoriales. Décidément, il n'est pas un endroit de la réalité sociale où la sociologie n'ait pas sa place !


Sources : Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Minuit, 1980.
Rémy Le Saout, Recomposition institutionnelle et encadrants publics : l'intercommunalité comme révélateur des liens entre le directeur des services municipaux et le maire, 14e journée GDR Cadres, CNRS.

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